vendredi 1 janvier 2010

6 - Raphaël Zacharie de IZARRA - Farrah Fawcett - http://fawcettizarra.blogspot.com/ 100-199

100 - Aux plus sots de mes lecteurs qui se reconnaîtront
Constatez donc ma détresse : je tente d'éduquer mes semblables, de leur ouvrir les yeux sur la véritable culture, mais ces hérétiques fomentent contre moi quelque traître projet de diffamation ! On m'a prêté d'indignes propos, d'odieux discours que jamais -vous en êtes tous témoins- je n'ai tenu. Pas une fois on a pu trouver sous ma plume honorable des termes offensants tels que ceux employés par certains de ces chers détracteurs. Ces infamies que l'on me prête à tort n'ont été proférées que par ceux qui ont mal interprété ma pensée jusqu'à en détruire parfois totalement le sens. Mettez au service de la belle cause vos raison et sensibilité moyennes que je sais honnêtes, aimables, et persuasives...
Dites-leur, à ces mécréants, qu'ils sont des ânes et que je suis leur bon pasteur au bâton. Et qu'ils n'ont pas autant d'humour qu'ils le prétendent, ni de jugement, ni même d'amour envers ceux qui ne leur ressemblent pas. Dites-leur que leur comportement procède du racisme. Et qu'ensemble ils sont les victimes d'un phénomène psychologique bien connu appelé "comportement des foules". Mais dites-leur surtout qu'ils sont aveugles, et qu'ils font partie, même s'ils s'en défendent, de la masse que l'on manipule aisément, tant sur les plans culturel et politique, que psychologique et économique. Dites-leur à ma place vous les sots, puisqu'ils sont de ceux qui n'admettent de vérités, ou de mensonges, uniquement lorsque ceux-ci émanent d'une bouche faisant autorité.
Si un journaliste qu'ils aiment leur dit une ânerie, ils la prendront pour vérité sacrée parce qu'ils se seront enracinés psychologiquement, effectivement, voire affectivement, dans leur conviction. Et celle-ci deviendra alors inébranlable. Mais si moi je leur dis : vous êtes des esprits dénués de sens critique, et vous n'avez pas d'opinions personnelles, alors ils crieront au fascisme. Mais comme je pense que vous avez une bonne influence sur eux, prenez donc la parole à ma place et dites-leur qu'ils sont des ânes. Vous, ils vous croiront.
101 - Un verbeux abscons
Envoyé à un auteur hermétique :
Votre verbe m'est rébarbatif. Vous êtes odieux en vérité : vous êtes sec, long et ennuyeux, et finalement stérile. Vous avez manqué votre cible puisque vous m'êtes désagréable. Vous manquez de courtoisie. Vous auriez dû parler de la pluie ou du beau temps, ou encore de mon beau chapeau, mais certainement pas de linguistique.
Ce que vous dites est sans doute très instructif pour des spécialistes de la chose, mais il ne présente nul intérêt pour un coeur d'enfant comme le mien.
102 - A une effrontée
Mademoiselle l'impudente,
Souffrez, arrogante, que la froideur que vous affichez en ma direction m'offense, m'offusque, me pique au vif. Comment osez-vous me faire un tel affront ? Nul jusqu'à maintenant n'avait eu l'audace de bafouer de la sorte mon nom (et surtout ma chère particule), l'audace d'espérer museler ma plume à travers son INDIFFERENCE !
On me raillait, on se gaussait de mes vues, on se targuait de pouvoir avec moi croiser le fer et de me faire succomber sous quelque coup de maître imaginaire, mais on ne me méprisait pas de semblable façon ! Au point de vouloir me jeter dans les épines infâmes de l'oubli... Votre dédain est une insulte. Quoi ! Mes discours vous ennuient ? Mon beau nom à rallonge n'a pas l'heur de vous plaire ? Mon jugement personnel ne trouve pas grâce à vos yeux ? Ma pensée et mes paroles ne vous siéent point ? Mais à quelle espèce appartenez-vous donc, Mademoiselle ?
A la plèbe, assurément.
A quel étrange sort abandonnez-vous votre coeur de vierge si les mots les plus vrais de l'amour ne retentissent pas en celui-ci autrement que par ces méchantes allures d'indifférence ? Votre mépris à l'endroit de ma personne ressemble d'ailleurs à de l'indolence amoureuse. Ou à un semblable objet de misère. Et puis de nos jours les simples bergères font les fières devant les princes, dédaignant les moindres politesses... Elles font de la cérémonie, elles revendiquent, elles exigent ! Nul égard pour le noble sang. Point de respect pour la belle espèce. Aucune considération pour l'homme de bien. Pas plus de déférence que ça pour la particule. Avez-vous au moins une once d'estime pour le beau et interminable nom qui me désigne, Mademoiselle ?
Servez donc les causes qui vous sont aimables. Mais n'appelez pas "amour" tous vos communs objets d'attention féminine, vos petites passions qui ne me concernent pas, vos ordinaires sujets de curiosité... Et oubliez-moi, de crainte que vous ne me rendiez pas conventionnellement, convenablement, saintement hommage.
103 - La langue comme une épée dévouée
L'on exige souvent de moi que je sois bref pour bien discourir du sujet de l'amour. Parler peu ne signifie pas nécessairement parler bien. Si Internet n'est pas fait pour s'exprimer, pour communiquer, alors quel est véritablement son rôle ? Dans ce cas je vois Internet comme le reflet de notre société pressée : il ne faut pas s'attarder, il faut être prompt, efficace, sans fioriture, et parler de l'amour d'une manière nette et concise comme on rédigerait un C.V.
Je vous le confesse sans détour ici : lorsque je lis des messages extrêmement brefs et souvent totalement vides de contenu, pour ainsi dire absolument superficiels, je me dis que les utilisateurs d'Internet sont IMMATURES, INFANTILES, INEPTES.
User d'Internet pour s'envoyer des "Salut, comment ça va ?" ou bien des "L'amour c'est sympa, crois-moi !", ne présente nul intérêt sur le plan de la communication.

L'amour est un grand et noble sujet qui ne doit pas être jeté en pâture au peuple, à la masse, à la racaille, aux coeurs moyens, aux incultes, aux esprits mal faits, aux âmes corrompues par la religion matérialiste.
Me reprocherait-on mon vocabulaire, ma manière de dire, mes opinions ? Mais je ne suis point comme la plupart de mes contemporains manipulés : je suis apte à me forger mes propres convictions, et heureux de laisser s'épanouir ma propre sensibilité. Je prends la liberté de ne pas singer la masse. Je n'adhère nullement aux mouvements de charité orchestrés par les Grands Manipulateurs. Je cite ici quelques exemples types de cette manipulation, afin de mieux vous éclairer :
Défense acharnée de la planète et de ses hôtes à deux, quatre, voire six pattes, tels qu’oiseaux rares, ours lâchés dans la nature, larves de mer (les bébés phoques), obscurs insectes de l'Amazonie lointaine... Et d'une manière générale, combat irraisonné pour la promotion et la sauvegarde d'un bestiaire choisi auquel on prête volontiers des qualités plus qu'humaines.
Je suis fier de n'appartenir en aucune façon aux "grands coeurs" sensibles aux causes écologiques et humanitaires. Je sais que l'amour courtois n'est pas à la mode en ces temps. Il est de bon ton de s'émouvoir du sort de nos "amis les bêtes", des licenciés économiques, des chiens errants, tous dignes d'occidental intérêt, plutôt que de s'émouvoir de mon cher nombril, pourtant bien plus digne d'intérêt à mes yeux.
A présent je m'adresse à qui aura l'intelligence de se reconnaître dans mes propos. Sachez que les singes ne savent pas parler de l'amour. Les singes ne font que copuler. Ils ne font qu'imiter stupidement, jamais ils ne créent. Les singes sont d'abord et avant tout des animaux. Les dauphins également, ainsi que les chevaux, les bébés phoques, les baleines et les chiens... Toutes vos chères victimes à plumes et à poils ne sont que de la basse espèce. Qui osera prétendre le contraire, et désacraliser l'Homme et l'Amour au profit d'une mode animalière ou d'une cause quelconque savamment médiatisée ? Maintenant l'Homme parle à l'Homme : la langue sert l'amour.
104 - Le temps
Je suis seul ce soir.
Je sens le poids du passé, et je respire ses odeurs de fauve et de rance, comme un terreau retourné, comme un corps soulevé. J'étouffe dans mon silence, et meurs de vivre. Ma mélancolie me renvoie ses effluves fermentés. Comme si le passé avait fini par tourner. Soucieux pour tout ce qui est futile (tout ce qui ne se rapporte pas à l'avenir économique, alimentaire), je suis parvenu au bout de mes inquiétudes. Où sont les beaux jours de l'amour ? Dans le passé, comme toujours. Enracinés, énumérés dans mes souvenirs. Ressassés. Il paraît qu'il vaut mieux regarder en face de soi, dans l'avenir.
Mais je le connais bien mon avenir. Je ne suis pas de ces fous qui mettent leurs plus beaux jours dans le futur : les miens sont restés dans le passé.
La mélancolie ne vaut-elle pas mieux que l'espoir, quand celui qui espère attend de devenir enfin mélancolique, sachant que la mélancolie est une délicieuse souffrance ?
Je n'espère vivre que des jours dignes de rejoindre un passé dolent, sacralisés par la mélancolie, le regret, la langueur, le deuil, les larmes.
Je suis seul ce soir, et mon souffle est pour vous.
105 - L'objection d'un honnête godelureau
Mademoiselle,

Je serais bien en peine de discerner entre nous la part d'amitié qui vous fait me dire maintes amabilités et me fait volontiers les entendre selon nos communes normes, et la part de commerce plus intime qui guide trop souvent votre plume au-delà des pensées, des mots auxquels nous sommes à l'ordinaire plus accoutumés.

Si je vous réponds souvent sur un semblable registre, soyez convaincue Mademoiselle que c'est surtout pour vous mieux plaire et garder votre amitié. Lorsque dans les lettres que vous me destinez les mots dépassent l'élémentaire bienséance qui sied à une telle entente, je réponds par une même audace, soucieux avant tout de constance, de durée, de réciprocité. Et non avide de sensualité. Pour être agréable à vos yeux je feins de partager vos désirs de volupté charnelle, alors qu'en réalité je suis, en lisant vos lettres, sous l'empire d'une joie plus désincarnée...

L'émotion élevée du coeur vaut mieux que l'ivresse plus commune, grossière et moins honnête de la chair. Non Mademoiselle, je ne suis pas ce bouc épris de luxure que vous aviez imaginé. Ma place n'est point sous vos dentelles, au seuil de votre hymen, au centre de votre fièvre, mais dans votre coeur. De grâce, pour l'avenir préservez ma chasteté de vos impudeurs. Comprenez qu'à force de lire vos lettres, et ce indépendamment des mots écrits, de leur contenu, mon coeur s'est finalement réglé sur ces lignes vôtres qui pourtant violent ma mâle pudeur, battant au rythme de votre plume devenue fidèle. Votre plume qui, en dépit des outrances qu'elle m'adresse, vient à moi chaque jour comme une amante à des rendez-vous.

Je ne vois que votre main qui tient la plume, et non pas les mots corrompus qu'elle invente pour me mieux perdre : mon coeur se fait plus sensible que ma chair muette.

Cessez vos discours éhontés. Tenez-moi plutôt des propos honnêtes Mademoiselle, que je puisse sans rougir les faire entendre à mes plus respectables confidents : Madame ma mère et Monsieur mon père. Quel bonheur si je pouvais porter à leur connaissance notre amitié ! Depuis tant d'années qu'ils brûlent de me voir en honnête compagnie... Hélas ! pour le moment vous n'êtes pas digne de paraître sous le toit parental. Trop de passions charnelles de votre part gâtent nos rapports.

Que n'êtes-vous point portée vers les chastes et doux élans du coeur en proie aux tourments exquis de l'amour ? Plutôt que d'écouter les sombres ébranlements de votre corps femelle si faillible, ouvrez votre âme aux joies innocentes des langueurs amoureuses : elles donnent des ailes aux coeurs les plus rustres et parviennent à faire oublier les pesanteurs de la chair... Aimez-moi dignement Mademoiselle : aimez-moi de tout votre coeur.
Et rien qu'avec votre coeur.
106 - Ces monstres appelés "surdoués"
En spectateur attentionné et critique, j'ai cru bon de devoir regarder une émission télévisée populaire traitant du phénomène curieux et monstrueux de ceux que l'on nomme avec beaucoup de considération les "surdoués".
Les "surdoués" en question, sujets de tant d'attention, ne se sentaient nullement supérieurs, comme ils le disaient si bien. D'ailleurs cela eût été fort mal vu, très "télégéniquement incorrect" si tel avait été le cas. Cependant l'on admettait parfaitement que ces nabots reconnussent en eux une espèce d'infériorité due à leur différence. Etrange... Se sentir supérieur serait une aberration, une insulte envers l'humanité entière, tandis que se sentir inférieur serait louable ?
Afin que ce sentiment d'infériorité si bien toléré par la société puisse avoir la moindre signification, il faudrait qu'en contre-partie le sentiment opposé, la supériorité, puisse être également admis dans les coeurs. Reconnaître le sentiment d'infériorité chez soi comme une réalité qui n'offense en rien le nom de l'humanité (et même parfois en faire l'éloge par pure confusion avec le sentiment d'humilité) oblige à admettre que le sentiment de supériorité est une chose aussi réelle, aussi naturelle à l'homme. La signification sociale d'un sentiment, qu'elle soit négative, neutre ou positive, n'ôte en rien la réalité de ce sentiment.
Si hors contexte social le sentiment d'infériorité est légitime à l'homme, à l'individu, au surdoué, pourquoi dans l'absolu le sentiment de supériorité ne le serait-il point ?
Personne n'éprouverait donc ce naturel sentiment de supériorité ? A moins que personne ne veuille avouer ouvertement, soit par éducation, soit par humilité mensongère, qu'il se sent supérieur à son voisin...
Moi je me sens supérieur à mon voisin.
Je n'ai pas besoin de me faire élire surdoué ou sous-doué pour cela. Le sentiment d'infériorité ou de supériorité n'est pas l'apanage des cancres ou des premiers de la classe. En tous cas je n'ai pas cette coquetterie déplacée de jauger le coeur et l'esprit d'une manière aussi convenue. S'il fallait attendre d'être un surdoué pour se sentir supérieur à son voisin, ce serait quand même bien dommage !
Ou bien ces petits surdoués sont de véritables petits saints, ou bien je suis un monstre d'égocentrisme et de cynisme.
Je me moque du Q.I. supérieur de mon égal. L'individu est fort heureusement autre chose qu'un simple Q.I. Mais allez donc faire comprendre cela à des géniteurs moyens empressés de donner des ailes au fruit banal de leur hyménée banal...
107 - L'éclipse d'août 99 : les plus ridicules effets
Dans notre société les cafés littéraires, les cafés philosophiques, les éclipses solaires ou bien les 31 décembre sont devenus des phénomènes de mode à finalité mercantile. Et lorsque cela n'est pas purement mercantile, c'est "déstru-culturel". Soit mes contemporains sont les victimes insidieuses de vastes entreprises commerciales, soit ils se "décultivent" la cervelle en se la ramollissant.

Les avez-vous vus, ces millions de paires d'yeux fixant le soleil, dissimulés derrière des verres opaques ? On a suggéré à ces pantins "esti-veaux" de s'extasier, alors par millions ils se sont extasiés, aidés par les clameurs programmées des radios et télévisions à la botte des marchands de poudres lavantes : le spectacle cosmique relayé par les ondes se doit d'être lucratif. Les plus sots auront fait un long voyage jusqu'à la zone la plus ombreuse. Pour pouvoir dire "j'y étais". Futilité ! Fumée ! Inconséquence ! Pire : pour prendre des photos d'amateur. Intérêt zéro. Certains se sont achetés des maillots à manches courtes avec une éclipse imprimée dans le dos du plus mauvais effet. D'autres ont fait la fête. Pour fêter quoi ? L'éclipse voyons !

Et puis une fois l'éclipse passée, le peuple s'est inventé de nouvelles passagères "passions". Je gage que la prochaine ruée vers le vide, l'ineptie, la sottise se fera le soir du prochain 31 décembre. Des veaux humains laisseront éclater leur joie. Quelle prodigieuse fête fut le 31 décembre 2000 ! C'est que les chiffres ronds exercent un étrange pouvoir sur les foules. Ces chiffres magiques font acheter, dépenser, festoyer, beugler en choeur les masses.
108 - Lettre à mes amis des listes sur Internet
Chers co-lisiers,
Lorsque je lis vos messages, je m'interroge sur l'intérêt du NET. A l'évidence le peuple ne sait pas user de cet outil ludique de communication. Il ne fait que transposer sur un mode informatisé l'ineptie de sa condition. Vous vous parlez en vain, vous vous envoyez des gentillesses, des banalités, des petits riens et des grands vides : vous n'avez vraiment rien à vous dire. Vous me faites songer à des tous petits enfants à qui l'on aurait offert des pièces d'or et qui ne sauraient pas s'en servir et dilapideraient ces jolies choses jaunes en s'en servant comme le ferait le Petit Poucet avec sa mie de pain. Vous semez inutilement des mots en l'air.

Vous avez de l'or entre les doigts, et vous le gaspillez sans le savoir mes pauvres amis... Vous n'avez rien à vous communiquer, sinon des considérations météorologiques ou ménagères. Vous manquez irrémédiablement d'esprit, de coeur, de finesse et d'envergure. Vous êtes une pitoyable assemblée de "caqueteurs", de dindons, de chèvres, de veaux meuglant et de roquets aboyeurs. Et le NET n'est qu'une immense basse-cour qui abrite vos ébats sans lendemain, vos coups sans éclat, vos séniles petitesses.
Vos "Hi-Han !" d'humbles équidés, vos caquètements de stupides volatiles m'affligent vraiment : je ne puis pas même compter sur vos placides réactions de ruminants et d'écervelés pour entreprendre un digne combat avec vous. Ha ! Combien il me plairait de me mesurer avec un adversaire de ma trempe ! Le beau duel en perspective ! Mais non, vous faites les ânes, et je ne puis ici, en guise d'épée virtuose et vengeresse qui servirait la cause impérieuse de l'art, que vous menacer du bâton pour vous faire taire, ou bien vous appâter avec la carotte de la plus lisse amabilité pour vous mieux amadouer quand je le veux... Mon épée, je préfère la garder pour chercher querelle à des D’Artagnan de mon espèce.
109 - Une existence de pompiste
A me frotter aux affaires communes inhérentes à l'existence humaine, inévitablement j'en viens à côtoyer, et c'est bien fâcheux, le vulgaire. Dans toute sa détestable ampleur. Les minuscules, moyennes ou énormes aspirations matérialistes de mes contemporains m’affligent. Mais je n'oublie pas de m'en amuser pour autant.
Par exemple devant un brave pompiste j'affiche toujours un simiesque sourire social en me faisant passer pour un des siens : un frère du quotidien, un coeur somnolent, un esprit horizontal, convaincu comme lui-même que mon salut dépend de la qualité du carburant qu'il me vend et, accessoirement, de la marque de mon véhicule, ainsi que de tous les objets manufacturés qui m'entourent... Pauvre pompiste pour qui j’éprouve une sincère pitié en secret derrière mon sourire de façade.
Pauvre pompiste… Mais il y a encore tous les autres : ces pauvres banquiers trop occupés pour me prendre au sérieux, ces pauvres salariés trop humbles pour oser penser au lieu de faire les ruminants. Pauvres nantis et déshérités que sont ces gens-là ! Pauvre égal, pauvre semblable, pauvre homme, pauvre frère, que celui qui mise tout sur le visible, le palpable, le négociable.
Quelle inconséquence chez ces adultes majeurs, responsables et chefs de famille...

Face au quidam qui tend ses billets à celui qui lui vend des richesses matérielles, j'éprouve une pitié christique. Il faut voir les faciès satisfaits de ces gens immatures, infantilisés par leur sérieux de circonstance, voir avec quelle conviction cette humanité grotesque patauge dans ses rites puérils… Ce sont des mines pleines de félicité temporelle. Mais vides d'idéalisme. De pauvres gens sans espoir de devenir autre chose que des consommateurs exigeants, "connaisseurs avertis" même sur les questions matérielles.
C'est ça la culture de l'abrutissement. C'est penser, le coeur pleinement convaincu, qu'il faut mettre du carburant de qualité dans le réservoir de son véhicule. Parce qu'un moteur à explosion, pour un honnête homme qui travaille, qui connaît la vie et qui sait ce qu'il veut, c'est important. Ils le croient tous, ces conducteurs salariés, ces pères de famille, ces pêcheurs à la ligne qui ont des rêves de vacances sous les cocotiers pour tout idéal.
Depuis longtemps j'ai renoncé à parler « sérieusement » aux pompistes, aux marchands de tous bords, aux banquiers et à tous ces inconnus aux intentions mercantiles : je me contente de leur sourire, leur faisant croire ainsi que je suis de leur monde, préoccupé comme eux par des affaires domestiques.
Pauvres pompistes. Avec eux encore moins de chance de leur parler : j'ai cessé de posséder un moteur à explosion.
110 - Mémoires d'un libertin
Très tôt se révéla ma vocation donjuanesque : dès l'âge puéril je ne songeais qu'à plaire aux jeunes servantes qui se succédaient au château familial. J'usais des intrigues les plus candides pour gagner leur coeur et faire triompher ma cause. Par des séductions certes un peu perfides dans le fond, mais dans la forme charmantes, adorables aux yeux des adultes, j'étais parvenu à me constituer quelque informel harem de paysannes et de lessiveuses. Ces rustiques furent mes premières courtisanes. Elles m'entouraient si bien, me prodiguaient tant de chaleureuses attentions qu'il me fallut peu de temps pour entrer dans le secret de leur gynécée, ayant droit de cité jusque dans leur impénétrable alcôve, allant et venant le plus simplement du monde entre corsages et jupons, l'innocence de mon âge jouant naturellement en ma faveur.
C'est par elles que j'appris à fourbir mes premières armes de séducteur. Les adultes ne s'imaginent pas la qualité de certaines aspirations qui peuvent naître dans le coeur de ceux qu’ils traitent avec tant de puérilités. Ce qui représentait déjà pour moi une véritable initiation à un art majeur dont je découvrais de jour en jour les règles vitales, apparaissait du haut de leur brèves vues comme de simples enfantillages, d'anodines espiègleries, d'inoffensives bagatelles nés de l'âme honnête de l'enfant que j'étais. Ainsi me jugeaient mes précepteurs : j'étais un angelet. Peut-être juste un peu plus dissipé, un peu plus imaginatif que la moyenne, mais certainement pas déjà un fervent disciple de Casanova.
Cette vocation s'affirma avec une virile certitude lorsque j'entrai chez les Jésuites, à l'âge pubère. Là, on m'enseigna fort doctement et magistralement, avec ce qu'il faut d'autorité, les préceptes salutaires de la tempérance, du célibat, de la sobriété en tout. J'en sortis quelques années plus tard parfaitement impie, libertin et persifleur, déjà fort instruit des pratiques luxurieuses et de la science amoureuse, les deux étant naturellement indissociables chez moi.
Soyons justes : chez les Jésuites l'enseignement amoureux, pour n'être pas officiellement de rigueur n'en est pas moins inscrit au programme, officieusement. Du moins en ce qui concerne l'élite des «débauchés» de mon espèce. Audacieux et toujours insatiable de savoir, j'allais nocturnement prendre des cours particuliers auprès d'une préceptrice, ma foi assez compréhensive, qui officiait ordinairement en tant qu'aide cuisinière au sein de la sévère institution. Je prenais sur moi l'inévitable surmenage que me causaient ces heures supplémentaires d'instruction pratiques, lesquelles entraînaient quelques désagréments que je me faisais fort de dissimuler à mes maîtres, de crainte de ne point faire honneur à leurs cours comme ils l'auraient souhaité et de les blesser dans leur orgueil. Aussi, au prix d'un nécessaire effort qui est devenu par la suite un jeu, une sorte d'amusant défi, j'affichais en tout temps une mine studieuse qui les flattait incontestablement.
Ainsi je plus à mes maîtres.
C'est à cette occasion que j'appris une chose essentielle en ce qui concerne les choses et les êtres de ce monde dont j'étais issu : en tout l'apparence prévaut sur les mérites authentiques. Je sais pour l'avoir vécu, expérimenté, vérifié, qu'on n'estimera jamais assez les âmes de bonne volonté et de bonne composition qui n'ont de cesse d'afficher en toute circonstance une humeur égale. Faire bonne figure à tout prix, voilà un des grands principes fondateurs chez les élites de mon espèce, un des secrets de la réussite chez les adeptes de l'honnêteté, de la religion et des traditions. L'apparence est une grande qualité chez les gens du monde. J'ai su tirer le meilleur profit de cette vérité.
Certes, l'apprentissage nocturne de cette science mystérieuse qu'est l'amour charnel me coûtait quelque peine. Les bâillements intempestifs que je devais réprimer en toutes heures attestaient cette peine, mais cela ajoutait, pensais-je, à mon mérite. Ma soif d'apprendre n'en était pas amoindrie pour autant. En effet, en dépit de ces menues contrariétés, j'étais, il faut l'avouer, très assidu aux enseignements prodigués par ma maîtresse ès cuisines. Au terme de leçons laborieuses, appliquées, je décrochai mon diplôme d'hédoniste, au moins à titre officieux.

Ainsi dûment récompensé de mes efforts, j'eus l'occasion et l'insigne privilège de déployer mon savoir au sein même de cette digne institution qui m'avait si bien formé. En effet, au jour solennel de la remise des prix je jetai mon dévolu sur la mère de l'un de mes camarades, authentique bourgeoise (entretenue par un frileux époux aussi jaloux que cupide) à la beauté évanescente, véritable créature mondaine vouée aux plaisirs sacrilèges de la chair, et catin notoire. C'était en tout cas le bruit qui courait dans le cercle très étroit des esthètes corrupteurs dont je n'allais pas tarder à faire partie. Une telle renommée ne pouvait échapper au blasphémateur averti que j'étais en train de devenir. A voir de plus près le phénomène, je compris de grandes choses quant aux vrais dessous et faux dehors du grand monde...
La proie avait ces attraits subtils chers aux artistes. Je fus subjugué. En outre, la réputation scandaleuse de cette femme de haute classe lui conférait une seconde beauté. Effet galvanisant pour un "honnête" godelureau de mon espèce ! Ce fut pour moi la perspective d'une sorte de baptême du feu. Je ne tardai pas à me mettre en meilleurs termes avec l'épouse indigne (mais excellente mère au demeurant), mettant à l'oeuvre mes naturels penchants de profanateurs, argumentant avec autant d'audace que d'adresse. La dévoyée ne se fit pas insensible à mes avances.
Après quelques nécessaires et habiles manoeuvres pour me retrouver seul en cette estimable compagnie, je pus bientôt lui rendre un tendre hommage dans le bureau déserté de l'abbé, tandis que dehors sous le soleil de juin tous, élèves, parents et dignes Jésuites s'adonnaient à d'honnêtes mondanités. Mon initiation aux moeurs hautaines fut sulfureuse.
S'excusant avec une grâce exquise pour cette absence inopinée auprès du supérieur qui causait à présent avec son mari, l'infidèle, très enjouée, se joignit à la conversation qui tournait sur les valeurs sans cesse grandissantes de la vertu chez les femmes du monde : le mari ne manqua pas de s'en féliciter avec l'abbé. La libertine acquiesça avec gravité.
111 - L'amant des laides

Je suis le refuge des esseulées, le souffle des vies en deuil, le feu des âmes refroidies, l'asile des délaissées, l'espoir des affligées.

J'apporte la flamme qui d'habitude n'échoit jamais aux humbles. J'élis les non-élues, j'aime les mal-aimées. Je suis le chantre des éternelles éconduites, des recluses, des cloîtrées, des timides, des égarées, des invisibles, enfin de toutes ces misérables enfants de la solitude, de ces créatures inéligibles au trône de la beauté.

Je suis l'étoile fidèle, l'épée loyale, la prière inextinguible. Je règne dans le coeur des désespérées de l'amour.

Je suis l'Amant des laides, agenouillé à leur chevet de douleur.
112 - La Lune
Pour vous rejoindre, depuis si longtemps que j'en avais conçu l'immortel projet, je me hâterai sans regret, ivre de vous, insoucieux du futur, confiant dans votre pâle éclat, attentif à votre regard paisible, envoûté par votre sourire triste et énigmatique.

Vous êtes une lyre éternelle accrochée à la nuit, et avant que je ne sois né vous chantiez depuis toujours avec sérénité au-dessus des nues agitées. Je n'étais pas encore en ce monde, et vous le berciez de vos soupirs lents et infinis. Dès que je vous ai vue, à l'éveil de ma jeune âme, j'ai eu l'intuition d'être né par et pour vous.
Oui, depuis ce temps mythique de mon enfance où, imprégné de votre mystère, j'allais m'évader dans votre chevelure phosphorescente, je rêve de vous. Avec votre insondable mélancolie, vous semblez régner sur mon destin. C'est vers vous que je désire monter. C'est du haut de votre sommet que je veux contempler les êtres et les choses contenus dans l'Univers.
Au jour de ma mort vous diffuserez vos caressants reflets sur mon visage éteint. Vous êtes onirique, et j'aurai l'éternité devant moi pour fouler votre sol de poussière et d'immuable écume.
113 - Les visiteurs
Qui se doute de quelque chose à Warloy-Baillon ?
Un petit village comme tant d'autres. La nuit, la calme cité devient pourtant le théâtre de phénomènes mystérieux...
Le village est hanté.
Tandis que les habitants sont enchaînés à l'aile de Morphée, des êtres s'ébattent à leur insu. Au-dessus des toits, aux alentours des bois, au bord des allées, tout près des chemins qui entourent les jardins, jusqu'à proximité des habitations, partout ils se glissent.
Lorsque la Lune paraît, plusieurs fois l'an le village se peuple d'hôtes fabuleux, de personnages merveilleux, d'êtres féeriques. En cet endroit précis du monde et de la nuit se donnent rendez-vous pour des festivités irréelles les chimères illustres d'un monde révolu : le peuple de l'Olympe.
On douterait d'un tel prodige dans des lieux si humbles... Je fus témoin de ce mystère cependant : alors que je contemplais la Lune tout en errant sur les chemins autour du village, je fus invité par la prestigieuse société mythologique à m'associer à ses festivités nocturnes. Je me suis mêlé à cette assemblée fantastique aux allures de légendes pour qui Warloy-Baillon est le lieu béni pour ses réunions de fêtes !
Je n'avais jamais vu pareille assistance au village : rien que des créatures éthérées, linéales, aux traits hellènes et d'une prestance très digne qui m'impressionnait beaucoup. Tout ce petit monde dansait, riait, volait, planait autour de moi, en s'éparpillant progressivement à travers les chemins, les champs, les bois et les nues. Quelques-unes de ces augustes et brillantes personnes jouaient de la musique, mais pas trop fort, sauf au fond des bois, pour ne pas alerter les dormeurs du village.
Mais que fêtaient donc ces étranges noctambules qui, de toutes parts, encerclaient le bourg plongé dans le sommeil ? Qu'est-ce qui, à Warloy-Baillon, pouvait attirer une troupe céleste si estimable ?
Ils fêtaient simplement le charme bucolique des lieux. Pour eux Warloy-Baillon est un exemple d'humble beauté, simple, sans prétention.
Beauté ordinaire mais formelle des lignes du paysage, équilibre banal des formes savamment ordonnées par la nature. Une grâce champêtre tellement coutumière aux habitants du village qu'ils ne la voient plus.
J'étais heureux de constater que Warloy-Baillon pouvait susciter un tel enthousiasme de la part de ces êtres sortis de je ne sais où, ravi de découvrir chez eux cette capacité d'émerveillement, comblé de savoir qu'à travers ce sol crayeux, ces sentiers délaissés, négligés, ces êtres avaient trouvé une espèce d'éden temporel digne de leurs réjouissances : ils oubliaient le reste du monde, la Grèce, l'Olympe, le ciel et Homère, au moins quelques nuits par an, pour savourer les terres mélancoliques, enchanteresses de Warloy-Baillon.
Ils ne parlaient presque pas. Je n'entendais que leur musique au loin qui se mêlait au vent, s'insinuait dans les rues du village, jusqu'à la porte de chaque demeure, au seuil de chaque foyer : la brise du Nord portait le chant de leurs flûtes.

La musique qu'ils jouaient autour du village, c'était une façon paisible de ceindre le monde, une manière de le considérer sans heurt, globalement, avec un sourire au coeur, car à Warloy-Baillon tout n'est que courbes mesurées et angles sans excès. Rien de particulier ne retient l'attention au premier abord... Ses charmes sont bien cachés, et les profanes ne s'attardent pas à Warloy-Baillon.
Seuls ces êtres singuliers sont véritablement au centre de leur monde à Warloy-Baillon. Le paysage entier formant, selon eux, une unité dont ils font intimement partie, entre moulin et clocher, monts et bois, plaine et sentiers.
Monsieur le Maire, ces toits sur lesquels vous veillez, ces allées et avenues dont vous avez le soin, ces places coquettes qui font honneur à votre nom, cette localité enfin qui respire sous votre autorité, c'est le séjour des dieux.
Tous à Warloy-Baillon dormez à poings fermés : sur vos nuits veillent d'inoffensifs génies, des anges en quelque sorte.
114 - Debout les villageois !
Il a plu des obus certains jours autour de Warloy-Baillon. Aujourd'hui on s'ennuie à mourir dans cette petite cité. Pourtant la « soporifique couveuse » est riche de sites et d'événements. En effet, Warloy est entouré d'authentiques Blockhaus, de champs encore « minés, plombés », de quelques jolis bois et surtout de riants chemins de craie. Mais rien n'y fait. Plongé dans sa progressive torpeur, sa coutumière grisaille et ses provinciales habitudes, le village se meurt.
Le sifflement des obus est bien loin aujourd'hui. Les trépassés se reposent. Les survivants de la « 14 » sont partis. Il n'y a plus rien à dire à présent, puisque plus personne ne raconte, puisque les habitants de Warloy ne causent plus qu'avec leur télévision le soir, puisque le village est mort d'être éternel village.

A Warloy-Baillon aucun train ne passe, nul oiseau venu d'ailleurs ne vient se poser, rien ne vient distraire la morosité ambiante. Warloy-Baillon est une terre sans plus d'histoires. Dans cette modeste paroisse comme dans tant d'autres en cette fin de siècle, les vivants semblent dormir sous les toits d'ardoise d'un même sommeil que les morts du cimetière dans leur lit de marbre. Et à présent on ne voit plus que des fantômes dans les rues de Warloy-Baillon. Plus rien ne peut réveiller ses habitants.
L'ennemi n'est plus le traditionnel Allemand de la « 14 », mais le silence et la boue. On bâille ferme à Warloy-Baillon.
Warloy s'enfonce, s'enlise, se fige : il ne s'y passe pas grand-chose. Les cloches de l'antique église semblent sonner les heures pour rien, pour personne : tout demeure pétrifié au son clair de l'airain. Hommes et bêtes. Même les anges s'ennuient là-bas, et le dimanche à l'heure de la messe l'église est désertée.
La commune est une tombe. Muette. Grise. Pesante. Mortelle.
Bienvenue à « Terminus-City » !
115 - Le cygne
Tout à l'heure au crépuscule, traînant mon ennui d'un pas nonchalant sur les bords de Marne, j'ai croisé un cygne sur mon chemin. Les effluves de l'automne charmaient tout mon être. Douceur et tristesse se mêlaient à merveille dans ce décor bucolique.
Il semblait errer sur l'onde mélancolique. Magnifique et seul. Muet et tragique. Je m'arrêtai, contemplatif.
Mais aussitôt l'élégiaque créature prit son envol. Déployant à l'infini ses ailes majestueuses, je la vis d'abord courir sur l'eau, puis s'élever au-dessus des flots. Rasant l'onde paisible de son aile géante, l'animal s'éloignait à vive allure.
C'est alors que, voyant s'élever puis disparaître dans le lointain l'oiseau superbe, l'évidence s'imposa à moi : cet élu des poètes, ce prince des étangs, cet hôte des palais n'était peut-être finalement rien d'autre qu'un messager du Ciel. Un de ces envoyés célestes qui emportent avec eux l'âme des défunts... Le cygne a disparu de ma vue, il s'est confondu avec l'horizon. Mais du bout de son aile blanche je crois qu'il m'a fait un signe, et j'ai vu là comme un ultime salut qui m'était destiné. Était-ce de la part de celui à qui je pense ? Peut-être. A moins que je n'aie encore rêvé, divagué pour un simple reflet dans l'eau...
Plus tard en rebroussant chemin, songeur, je l'ai entendu chanter dans les nues.
Adieu, vous qui avez quitté ce monde.
116 - Autopsie de l'imbécillité
Mon but n'est nullement de dénoncer quoi que ce soit. Cela n'est pas mon rôle de dénoncer les marées noires, pas plus que de jouer les Mère Thérésa ou de défendre la forêt amazonienne... Je laisse ces combats médiatiques aux faux héros de notre époque, je veux parler de ces citoyens moyens, français moyens, consciences moyennes qui se croient investis d'une mission écologico-humanitaire, parce que c'est à la mode, comme il fut à la mode à une autre époque de faire la charité, d'avoir pitié des déshérités ou de plaindre les orphelins (de nos jours la pitié est perçue comme une offense, un sentiment dégradant par l'indigent, alors qu'elle était une vertu jusqu'au XIXème siècle).
Ces chevaliers des petites causes sont victimes d'un conditionnement télévisuel stupide : la télévision leur demande de courir dix kilomètres pour aider des enfants victimes de maladies génétiques, et ces imbéciles courent sans peur du ridicule avec leurs accoutrements sportifs grotesques sous l'oeil mielleux des caméras... Quelle impudeur, quelle manque de conscience ! Comme si le fait de s'agiter avec hilarité et optimisme devant les caméras pouvait aider ces enfants à guérir. Quel cynisme ! Et personne pour dénoncer ces inepties puériles indignes de gens responsables !
La télévision débite ses saintes vérités à des millions d'abrutis prêts à endosser la première armure qu'on leur désignera, et par milliers ils sauteront d'un pont avec un élastique aux pieds pour soutenir telle cause formatée selon les critères les plus télévisuels ou bien s'engageront dans la quête de Graal sirupeux, fabriqués de toutes pièces par des médias adeptes d'une sensiblerie aux vertus toutes mercantiles.

De nos jours se battre pour sauver la forêt amazonienne est devenu un gage de grande qualité morale... Se donner corps et âme pour le salut de ces parcelles de lointaines terres perdues, fangeuses, inhospitalières et il faut bien l'avouer sans intérêt pour des gens civilisés qui se respectent, est très valorisant pour les coeurs médiocres. De même, se battre pour que des pots de yaourt ou des paquets de lessive portent les "armoiries" de cette "philosophie verte" prouve la déchéance de l'homme occidental contemporain. Il y en a qui seraient prêts à risquer leur vie ou même à s'entretuer pour un arbre, pour quelques moustiques, pour un panda. Voilà : c'est la mode, il faut avoir l'esprit écologique, il faut soutenir José Bové, il faut être adepte de cette religion nouvelle. Il faut aspirer à une pseudo propreté physique, alimentaire, et accessoirement, faire le procès des bourgeois, pour être dans le courant de pensée majoritaire. C'est le nouveau culte, ça s'appelle l'écologie, ça s'appelle l'adhésion au téléthon, ça s'appelle le José-bovéisme.

Il faut également admirer les sauvages de la forêt amazonienne, comme si ces va-nu-pieds, ces porteurs de sarbacanes, ces mangeurs d'hommes parfois, ces dégénérés, ces drogués des bois avaient des leçons de civilisation à nous donner ! Il y a des prêtres de ces causes à la mode, très télégéniques, comme par exemple monsieur Nicolas Hulot, pour débiter ce genre d'inepties. Et par millions les hommes que l'on dit pourtant intelligents, civilisés, éduqués, adhèrent de manière irréfléchie à cette nouvelle religion des bois répandue par la "sainte télévision"... Et on les voit débarquer par milliers dans la forêt amazonienne l'été suivant, gourdes et sacs banane à la ceinture. Dieu ! Qu'ils sont laids avec leurs accoutrements bariolés ! Tous victimes du syndrome de "L'IMBECILLITE CHRONIQUE". C'est la dernière maladie de l'homme contemporain.
Mais où sont les vrais chevaliers dignes de ce nom ?
117 - Aux craintifs, aux faibles, aux esclaves
Sachez, au risque de vous choquer et de vous déplaire une fois encore, que j'estime être un esprit supérieur. Non bien évidemment au sens intellectuel du terme, mais sur le plan de la pensée, de la lucidité, de la liberté. Je plane au-dessus des dogmes qui limitent tant la plupart de mes semblables ayant perdu leur coeur d'enfant. Le coeur a aussi son intelligence.
Je ne crains ni les avertissements des hommes de lois, ni les sermons moralisateurs du Pape, ni Dieu lui-même. Craindre Dieu ? Qu'aurais-je donc à craindre de la part de celui qui a eu l'excellente idée et l'infinie bonté de me créer ? A partir du moment où je suis en harmonie avec ma conscience, comment puis-je déplaire à celui qui a le don de donner la vie et qui est si attaché à la notion du libre arbitre chez ses créatures humaines ? Je suis libre, heureux, reconnaissant envers ce Dieu qui m'a créé. Où est le péché ?
Les cérémonies religieuses m'ont toujours ennuyé. Il faut voir tous les enfants du monde bâiller lors de ces interminables broutages publics ! Comme eux, je bâille ferme dans la bergerie. Oui, je pense que les rites religieux populaires ne sont que d'austères singeries pour adultes au regard de l'intelligence, aussi bien chez les Juifs, chez les Chrétiens que chez les Musulmans. Je hais l'esprit populaire, la sensibilité vulgaire de la masse, du peuple en général. Je ne méprise pas les hommes pour autant, je méprise simplement leurs imperfections.
Je respecte néanmoins les lieux de cultes. Le respect de ce que j'estime être sans grande valeur importe tout de même pour moi : c'est juste une question d'intelligence sociale, de coeur. J'ai eu une éducation chrétienne, on m'a mis dans une école présidée par des curés. Cependant on n'a pas réussi à faire de moi un abruti moyen adepte de la moyenne, de toutes les moyennes. J'ai pris l'exquise et très chrétienne liberté de mépriser tout ce qui n'arrive pas à la hauteur de mon front. Est-ce ma faute à moi si j'ai de semblables exigences ? Dieu, qui est un esprit fort avisé, m'a fait le don d'un coeur de valeur, pourquoi devrais-je donc m'abaisser à desservir sa cause ? Au nom de quelle chimérique vertu devrais-je ne point rendre compte de ce coeur d'exception auprès de mes pauvres frères défavorisés ?
Je revendique donc devant mes semblables craintifs, faibles et imparfaits (sans orgueil aucun mais avec une assurance toute biblique) la qualité de ma pensée, de mon tempérament, de mon coeur.
En effet, j'ai un tempérament de prince, de roi, de chevalier. Et je laisse les affaires communes de la terre aux concierges du monde (les prêtres, les papes et les théoriciens de la religion), aux balayeurs de rues (les masses endormies), aux serviteurs pleins de zèle mais dénués de véritable conscience et de poésie (les obsédés des dogmes).
118 - Eloge de la civilisation
Voici une lettre envoyée à une journaliste qui avait écrit un article sur les sauvages d'Amazonie.
Madame,

Vous êtes l’auteur d’un article qui m’a réellement fâché. Il s’agit du reportage sur les Papous, filmés par l’équipe de Nicolas Hulot. Le sujet est trop passionnant pour que je ne réagisse pas. Dans votre article (« France-Soir » du mercredi 27 décembre 2000, page 28) ce sujet est traité de manière outrageusement convenue, et c’est une réelle et inadmissible offense à la Civilisation que de faire implicitement l’éloge d’une véritable forme de sauvagerie encore « en vigueur » de nos jours… Etes-vous une authentique journaliste digne de ce nom ou bien un instrument d’abrutissement du public, enjolivant l’infâme réalité pour mieux plaire à votre lectorat, complice dans la bêtise ?
En effet, vous écrivez en conclusion de votre article :
«Ce qui peut nous amener à penser que le sauvage n’est pas forcément celui que l’on croit…»
Dernièrement j’ai vu dans une émission télévisée un reportage sur les indigènes d’Amazonie. Le sujet du reportage traitait du recul de la forêt amazonienne face à l’avancée inexorable de la civilisation, et de fait, du déclin d’une poignée de quelconques indigènes (je ne me souviens pas du nom de cette primitive peuplade). Le reportage, comme on pouvait s’y attendre, était loin d’être impartial, le commentateur prenant résolument le parti des indigènes menacés par la civilisation.
A un moment du reportage le discours était formaté selon les strictes normes occidentales en vigueur aujourd’hui : défense sotte et aveugle de la minorité. Parce que c’est la minorité. L’article dont vous êtes l’auteur est de la même veine : une bien piètre éloquence pour la défense d’une cause qui n’en vaut vraiment pas la peine…
Voilà de quoi il était notamment question dans ce reportage télévisé : le commentateur déplorait que la civilisation ait transformé ces guerriers légendaires en paisibles agriculteurs. Là, je ne comprends plus rien… N’est-ce pas justement cela le progrès ? Ferait-on aujourd’hui l’éloge de la guerre lorsque la cause est télégénique (comme dans le reportage réalisé par l’équipe de Nicolas Hulot), « écologique », bref, lorsque la cause est à la mode ? Nous fustigeons la guerre chez nous, mais chez ces sauvages elle serait jolie, pittoresque, et surtout «culturelle» à nos yeux ? On traite ces hommes comme on traiterait une espèce animale en voie de disparition dans un parc naturel : on voudrait que ces indigènes continuent à s’entretuer dans leur jungle selon leurs traditions millénaires, au nom de la préservation du patrimoine ethnique humain, au nom du respect de leurs mœurs de peuplades primitives… Comme lorsqu’on conserve des pièces rares dans un musée. Mais là ce sont des êtres humains qui remplacent les vieilleries. En fait on en fait une espèce de canards sauvages labellisée « espèce protégée ». Parce qu’aujourd’hui la mode est au naturel, aux produits « bio ».
De nos jours il faut se faire le défenseur de ces espèces de minorités en voix de déclin, au détriment de la souveraine majorité qui ne cesse d’étendre son influence sur celles-ci, et pour être bien vu, pour être à la mode, il faut même être contre la civilisation, la nôtre je veux dire ! Alors que l’on ne cesse de chanter, de glorifier, d’encenser dès l’école primaire les civilisations romaines, grecques, étrusques, etc. (qui ont tant apporté aux peuplades primitives d’Europe, dont en Gaule) il faudrait dénigrer notre propre civilisation qui est pourtant le beau fruit issu de ces vergers antiques… Et tout ça parce que nous apportons chez ces indigènes primitifs la même chose qu’ont apportée les Grecs chez les Gaulois : la Civilisation (je veux parler ici bien entendu de la civilisation digne de ce nom). Si on continue ce discours crétinisant envers ces va-nu-pieds des forêts d’Amazonie ou de Nouvelle Guinée, dans mille ans ces pauvres dégénérés en seront au même point. Ce seront des espèces de bêtes en comparaison avec les représentants du fleuron des civilisations d’alors. Nul aujourd’hui n’ose plus appeler un chat un chat, et affirmer publiquement que les sauvages sont précisément ceux qui s’ingénient à vivre dans les bois… Il est très à la mode dans notre société « télévisuelle », consensuelle et pour ainsi dire dévoyée par ce journalisme de masse crétinisant que vous représentez, de déclarer que les sauvages c’est nous, et pas eux, pas ces « coureurs des bois »… A croire que l’idéal du progrès est de se manger entre ennemis, et même parfois entre amis, comme le font ces « sauvages modèles » que vous défendez si bien, et qui auraient su préserver leur prétendue vertu originelle presque biblique…
Comment ose-t-on dire que la civilisation a apporté le déclin à ces barbares ? On voudrait, au nom du respect de leurs piètres traditions d’hommes des bois, les maintenir dans leurs obscures superstitions. Où est le progrès là-dedans ? Nous apportons la lumière du savoir, de la connaissance, de la science et de l’intelligence, des arts, nous les hommes civilisés. Et le contact avec les civilisations moins évoluées est une bénédiction pour ces dernières, et non une calamité comme on voudrait nous le faire croire. D’un seul coup nous leur faisons faire un bond en avant de plusieurs milliers d’années à ces sauvages ! Où est le mal ? C’est cela précisément le progrès. Les civilisations sont toutes destinées à progresser. Et ce n’est pas en voulant maintenir les hommes dans leur ignorance que l’on fait un acte de philanthropie… Bien au contraire. Imaginez que les peuples voisins de la gaule n’auraient jamais voulu avoir de contact avec nous, au nom de ce même respect déplacé que nos contemporains écologistes éprouvent envers ces peuplades primitives : aujourd’hui nous en serions peut-être encore en train de traîner dans les bois comme des pouilleux vêtus de peaux de lapins. Et vive l’homme qui a su, comme vous l’écrivez dans votre article, « conserver une proximité physique et spirituelle avec la nature » !
Je ne suis pas ennemi de la civilisation, vous l’aurez compris. On ne peut pas gêner l’existence de millions de gens civilisés à cause d’une poignée d’attardés emplumés. La forêt amazonienne appartient aux vainqueurs. Les terres vierges de la Nouvelle-Guinée appartiennent aux vrais dominants, et non pas aux hommes des bois, vagues créatures humaines mi-dégénérées, mi-déchues. Ces terres appartiennent aux hommes policés, instruits, édifiés selon les saines lumières de l’Intelligence, et non pas aux esprits et autres improbables divinités inventées par des idolâtres mal chaussés. Nous marchons sur la Lune pendant que ces indigènes courent après du gibier, la sarbacane aux lèvres. Pas pour le plaisir, comme nos chasseurs le font, non : pour survivre. Ils en sont encore à ce stade. Le plaisir est un signe de civilisation qui nous éloigne de l’état d’animalité. Leur esprit ainsi mobilisé par la nécessité la plus primaire n’a aucune chance d’évoluer si on ne les aide pas.
Cessons d’admirer ces piètres semblables encore à l’âge de pierre et civilisons-les une bonne fois pour toutes ! Arrêtons de faire l’éloge du « bio » à outrance. La civilisation, la culture, c’est ce qui reste à l’homme une fois qu’il s’est affranchi de la sauvagerie.
Il aurait été si intelligent, si évolué, si civilisé, si opportunément journalistique dans votre article de vous faire le défenseur de la Civilisation à travers un tel sujet, quitte à choquer votre lectorat, ces contemporains convaincus eux aussi de n’être que des sauvages sachant lire « France-Soir », tout juste bons à s’extasier devant leurs semblables de Nouvelle-Guinée. Papous pas si sauvages que ça selon les saints préjugés en vigueur dans notre société, mais cependant vêtus de plumes et allant quérir leur pitance la sarbacane à la main… Au lieu de cela vous ne faites que le procès (certaines phrases de votre article sont révélatrices) de cette civilisation qui vous a donné les moyens d’être bien chaussée, et défendez ce qui est fondamentalement indéfendable : la sauvagerie dans son expression la plus triviale.
Je vous offre l’occasion, Madame, de défendre votre point de vue qui est, il faut l’avouer, philosophiquement très choquant. A moins qu’en guise de réponse à ma lettre, vous estimant à si peu digne de vertu, si dénaturée, si éloignée de cette « proximité physique et spirituelle avec la nature », si peu civilisée enfin, vous ne préfériez donner la parole à un de ces indigènes incultes, analphabètes, ignorant et superstitieux dont vous semblez faire si grand cas dans votre article…
Avec l’espoir de ne vous avoir point véritablement offensée à travers mes propos parfois un peu virulents, et de vous avoir plus salutairement instruite sur quelques évidences de ce monde si souvent et si facilement dénigrées, je vous prie de croire, Madame, à ma parfaite considération.
119 - Démocratisation sauvage de la culture : de la confiture aux cochons
Certains philanthropes trop bien intentionnés aimeraient démocratiser le sacré, le mettre à la portée de l'homme profane. Quel gâchis ! L'Art est perverti lorsqu'il est offert en pâture au peuple. Ce dernier est incapable d'accéder à la Beauté. Par immaturité, parce qu'il a une sensibilité vulgaire, parce que ses goûts sont grossiers, parce qu'il n'a pas reçu d'initiation. Le peuple se laisse volontiers abrutir par les films commerciaux hollywoodiens, il en redemande même, alors qu'il méprisera royalement les chefs-d'oeuvre cinématographiques pleins de poésie, de charme et de délicatesse. En matière de cinéma, le peuple est avide d'effets spéciaux, de scènes spectaculaires, d'explosions, de violence, etc. (normes des films américains actuels), et demeure définitivement hermétique aux évocations plus poétiques.
Il en est de même en musique : notre époque est sous le règne de la musique commerciale abrutissante. Nous assistons au triomphe de la "musique fast-food", vendues principalement à une jeunesse écervelée. Les radios généralistes (Europe 1, RTL, RMC, etc...) éduquent le goût musical du peuple en abaissant systématiquement le niveau.
Aussi je revendique le droit à l'élitisme culturel, le droit au refus de la médiocrité, le droit au combat contre l'impérialisme insidieux des radios généralistes. Ces dernières sécrètent un lait insipide et ramollissant qui abreuve les masses indolentes. Je ne veux pas ressembler au peuple de veaux tétant quotidiennement ces antennes. Intarissables fontaines prodiguant aux bovins leurs doses d'inepties musicales, de vains propos ménagers... Je ne veux pas être nourri aux granulés industriels d'une culture américanisée, aseptisée. Je ne veux pas être un produit issu des usines à penser. Je rejette totalement cette culture de masse induite, encouragée par la publicité la plus outrancière. Je n'adhère pas aux discours parfaitement irresponsables quant aux vertus de la tolérance vis-à-vis du prochain, qui serait lui aussi un parfait abruti élevé en batterie.

Non, je ne suis pas tolérant vis-à-vis de ces veaux que sont la plupart de mes semblables. De Gaulle n'avait pas tort d'affirmer que les français sont des veaux ! Imaginez aujourd'hui Chirac assénant pareille vérité devant les caméras ! Oser dire que le peuple français est un troupeau de veaux est un discours qui ne passerait plus de nos jours. Parmi ceux qui se disent gaullistes aujourd'hui, je suis persuadé qu'aucun n'aurait le courage de dire une vérité aussi impopulaire. On taxerait cet homme d'intolérant, de fasciste...
De Gaulle pouvait se permettre pareille liberté : à l'époque le peuple était peut-être moins abruti que maintenant. En ce temps la télévision ne prenait pas la parole, elle n'était pas l'invitée principale de la famille le soir. Les gens n'étaient pas encore tous amollis et acceptaient qu'on leur dise certaines vérités. Ils n'étaient par encore élevés en batterie. Néanmoins les français étaient quand même des veaux selon les critères gaullistes de l’époque.
Je suis sans doute un petit fasciste dans mon comportement aux yeux de certains. Mais je préfère cela plutôt que ressembler à l'homme de la rue fier d'être un anonyme et de n'avoir aucun préjugé ni aucun sentiment subversif sur le monde qui l'entoure, soucieux de paraître aimable, c'est-à-dire fade, lisse, paisible, bovin jusqu'au bout, envers et contre tout.
Je suis de ceux qui veulent réserver le sacré aux initiés. D'ailleurs le peuple n'a rien à faire de ces histoires sacrées. Tout ce qui l'intéresse, c'est de vivre à l'horizontale : toucher un salaire, bénéficier d'une bonne retraite, être un bon assuré social, jouir des biens industriels mis à sa disposition. Le peuple, par sa dégénérescence culturelle, ne mérite pas d'être mis dans le secret des dieux.
Je ne crois pas à la démocratisation du sacré. Tant que la télévision, les radios et les journaux feront bêler les foules, ces dernières n’auront pas accès à ces chères étoiles qui brillent au-dessus de la tête des élus.
120 - Osez penser !
Sans culture, sans réflexion, l'homme n'est rien. Sans instruction, sans outils pour penser, sans références culturelles, sans structure valable pour l'esprit, sans apprentissage de la pensée, sans éducation du goût, sans élévation de la pensée, l'individu est un parfait abruti tout juste capable d'écouter du rap, d'ânonner "Nique ta mère", et incompétent pour savourer dignement les belles choses de l'existence. La culture et la réflexion donnent des ailes, libèrent des chaînes de l'abrutissement collectif. Je refuse de me laisser manipuler par le discours ambiant nivelé vers le bas.
Ainsi la "sous-pensée" arrive par le téléthon, l'écologie, la lutte contre la pollution, la défense des lointains animaux, la sensibilité populaire vis-à-vis des malheurs les plus médiatiques, les plus photogéniques, la grande ruée vers l'éclipse, les festivités de l'an 2000... Tout cela c'est de l'abrutissement total de foules. Je ne dis pas qu'il faut s'exclure des événements notables de la société ni ne pas s'engager dans quelque combat digne de ce nom, là n'est pas le propos. Ce que je reproche à ces chevaliers du dimanche, à ces épiciers-héros, c'est la manière d'arriver à ces fins, même si elles sont louables en soi : en se laissant abuser l'esprit, manipuler le mental, conduire comme des moutons dans la bergerie cotonneuse de la pensée molle.
J'ai en moi quelque chose qui fait cruellement défaut à la plupart de mes semblables : le sens aigu de la critique. Je ne suis pas un esprit qui se laisse aisément convaincre et conditionner par des petites vérités scolaires. Je ne suis certes pas facile à vivre. Je ne suis effectivement pas n'importe qui, comme certains peuvent le constater avec douleur. Non, je ne suis pas un esprit plein de guimauve et de tiédeur. Je ne me suis jamais laissé abrutir par le discours ambiant de cette société. Mes contemporains sont en général assez mous, inconsistants, bovins jusqu'à l'extrême. Je ne suis pas un veau de français moyens.

Sachez que je ne fais pas partie de ces masses éduquées par les médias et la télévision et nourries aux roses granulés de la sensibilité maximale et de la pensée minimale.
Dans cette société je ne veux pas être un loup comme certains, ni un renard comme d'autres, ni un mouton comme la majorité. Je veux seulement être un oiseau, un aigle, et voler au-dessus de la mêlée.
121 - Un oiseau libre
Je n'ai ni attaches, ni bagages, ni or qui alourdiraient mon vol : la liberté est ma plus chère conquête. J'ai hérité d'un royaume plus vaste que vos empires, et mon palais de paille et de nuages vaut tous vos trésors de marbre et d'airain : j'ai le ciel pour unique asile, les étoiles pour le meubler, un caillou pour tout oreiller, l'herbe des champs pour futur tombeau.
Et le vent en guise de chien fidèle.
Mon toit de constellations et de brumes a le prix infini des choses qui ne s'achètent pas. Mon habit de crasse et de misère est une voile que le souffle des muses emporte plus loin que vos soieries appesanties par l'argent et le plomb, et ma semelle errante est moins trouée que vos cartes de pointage aux mortels effets, moins usée que vos jours perdus à travailler...
Moi, jamais je ne travaille. La musique, la danse et l'amour sont des sésames qui m'ouvrent les portes du ciel. Alors que vos clés si chèrement gagnées n'ouvrent que des portes qui vous font entrer dans ces prisons nommées «richesses» et «confort».

Je suis un oiseau de passage aux ailes vives, et mon chant sans limite atteint les plus hautes nues. L'alouette partage mon horizon, le hérisson se glisse dans ma couche et les hululements de l'effraie peuplent mes songes.
Je suis le mal-aimé, le mauvais augure, le messager du diable, le voleur de poules, le passager de minuit, l'insaisissable, la rumeur, l'ennemi...
Je suis libre, je suis pauvre, je suis heureux.
Je suis le bohémien.
122 - Un jour d'été en campagne
Le vieillard est étendu dans une chaise longue sur le seuil de la porte grande ouverte, les yeux mi-clos, la tête relevée, les bras mollement posés sur les accoudoirs. C'est l'été, et la chaleur est accablante. C'est un vieillard qui n'a plus d'âge, dont on sent la fin proche.
Il semble d'ailleurs attendre la mort à sa porte, au pied de sa maison, sans regret ni amertume. Peut-être même avec une certaine impatience. Il est las. Quelques mouches importunes se posent sur son front usé. Il les chasse d'un geste lent et monotone.

A présent le soleil est haut, et le vieil homme baisse la tête, sur le point de succomber au chant indolent de Morphée. Sous les feux écrasants de l'astre tout est silence, torpeur, hébétude. Rien ne vient troubler cette molle et chaude quiétude : l'homme vit seul et pas un chat ne hante les lieux.
Maintenant on dirait qu'il dort au soleil. En fait il ne dort pas. Il est mort.
Mort au soleil.
123 - La détresse
La petite fille aux boucles blondes marche droit devant elle, traversant prés et champs d'un pas égal. Sur sa joue un filet d'argent suinte, et luit furtivement au soleil. Elle pleure du bout de ses dix ans, boudeuse. Et à travers ses yeux bridés son regard perdu interroge le ciel, et peut-être même le monde entier. Son coeur est triste. Plus même : douloureux. Pire encore : blessé.
Elle le sent confusément. Elle en prend conscience progressivement, inéluctablement, comme une soudaine révélation tombée le jour même, à la minute même. Et son coeur s'alourdit au fil de ses pas. Ses pensées sont égarées, comme elles l'ont toujours été.
Elle vient, une nouvelle fois, de se faire exclure de la troupe d'enfants de son âge qui jouaient non loin de sa maison. Alors elle s'est contentée d'observer les jeux de ses camarades de loin avant de leur tourner le dos et de s'en aller au hasard dans la campagne environnante, sans vraiment en connaître l'exacte raison, dans la confusion de ses idées et de son coeur perturbés.
Elle a parcouru plusieurs kilomètres, et est déjà loin de chez elle. Elle arrive au bord d'un point d'eau, qu'elle ne connaît pas. Profond. Elle peut voir, en se penchant un peu, le ciel qui se reflète, si vaste, si beau. Et puis, en se penchant encore un peu plus elle voit son visage, si jeune, si frais. Ses larmes redoublent, et tombent une à une dans l'onde à peine troublée.
Pendant ce temps on s'inquiète de son absence, et les gendarmes sont alertés pour tenter de la retrouver. On craint pour sa vie, sait-on jamais avec toutes ces histoires de mauvaises rencontres... C'est une petite fille qui n'a que dix ans.
Combien de temps est-elle restée ainsi au bord de l'eau à scruter le ciel, à plonger le regard dans le mystère de son visage reflété ?
On a retrouvé son petit corps le lendemain, enseveli sous les flots paisibles de l'étang, telle Ophélie étendue dans son mouvant linceul de cristal. Une noyade stupide ont conclu les gendarmes. Une imprudence d'enfant fugueur... C'est ce qu'ont rapporté tous les journaux du pays. Mais qui peut dire ce qui peut se passer dans la tête d'une enfant de dix ans ?
Comment peut-on affirmer qu'à cet âge on n'a pas la sensibilité d'un adulte, au point de... Le désespoir a-t-il donc un âge légitime aux yeux des grandes personnes ?
Nul n'a osé avancer une telle hypothèse. En effet, on ne prête pas une telle subtilité d'émotion à un coeur si jeune, si innocent. Il n'y eut aucun témoin du drame, si ce n'est le vent et le chant des oiseaux. Dans l'onde la petite fille aux boucles blondes a vu son image. Elle a vraiment compris, enfin, seule face à elle-même, qui elle était, pourquoi elle était si différente des autres petites filles de son âge. Elle s'est vu pleurer, et elle a su pourquoi elle pleurait. Elle n'a pas supporté. Tout cela n'était pourtant pas grand-chose lui assuraient souvent ses parents. En fait tout ne tenait qu'en un mot, un seul.
La petite fille était trisomique.
124 - Les songes d'un gueux
Je suis l'amant solitaire, l'étoile errante, le pauvre hère de l'amour. Je n'ai pas de maison, pas d'or, pas de feu, pas de chance, pas de joie. Les bois, les champs, les rivières et les saisons sont mes asiles. Et la nuit le ciel est ma seule couverture, tiède en été, glaciale en hiver. Avec les constellations pour unique oreiller. Lorsque je dors je suis heureux. J'accède à un autre univers : les songes.
C'est en ces lieux oniriques que chaque nuit je deviens prince, oubliant mes oripeaux de vagabond : dans mes rêves un être, toujours le même, vient me rendre visite. Chaque nuit une créature mystérieuse, fine comme la libellule, gracieuse comme l'araignée d'eau, aérienne comme le vent me tient compagnie. Est-ce donc un elfe, une fée, quelque nymphe ou sylphide surgie des herbes qui m'entourent ? Je l'ignore, mais avec elle je deviens un héros, un chevalier vêtu d'or et de lumière partant à la conquête des étoiles, de toutes les étoiles que compte le ciel. Mes histoires rêvées sont épiques, grandioses, inoubliables.
Et chaque nuit je poursuis mes aventures interrompues à l'aube. Le rêve reprend chaque soir son cours exactement là où il s'était achevé le matin. Parfois il m'arrive de m'endormir au grand jour dans les herbes folles, et je rejoins aussitôt ma fiancée onirique. Je sais qu'elle m'attend, toujours fidèle au rendez-vous.
Pendant longtemps j'ignorais qui était cette créature devenue l'amante de mes rêves, l'hôte de mes songes, la présence impalpable de mes nuits. Maintenant je sais. Je connais le nom de cette charmante sorcière qui vient me rendre visite dans mes songes pour les mieux troubler de sa chère présence. Je connais cette reine de l'illusion qui m'a emmené si loin, je connais cet être qui est le baume à mes misères.
Ca n'est pas une femme comme je le pensais. C'est un galant, un joli, un doux messager de la nuit.
Son nom est Morphée.
125 - La domesticité
Monsieur,

Sachons entendre avec intelligence, probité et sens de la mesure les saints préceptes de la chrétienne religion qui nous ont été enseignés. Nous sommes des gens de bien vous et moi. Sachons nous représenter cependant l'infinie bassesse de ceux qui, pour leur malheur et pour notre bonheur, ne nous ressemblent pas. Je veux désigner bien entendu ces masses laborieuses issues de si peu de choses. Gens du peuple et gens de rien, pour me résumer.
Que nous enseigne la religion ? Elle nous dit, entre autres choses, qu'il est malséant pour un homme de goût soucieux de cultiver sa réputation, de préserver sa santé et de sauver son honneur d'user de la chair femelle à des fins malhonnêtes. Cela est une vérité universellement admise, il est vrai. Mais ce que ne précisent pas les Ecritures, c'est qu'il existe deux races de femelles sur Terre. Deux espèces radicalement différentes.
En effet, dans ce monde harmonieux qui semble avoir été spécialement conçu pour nous les gens de bien, il y a à notre disposition les simples filles sans envergure, sans titre et sans fortune communément appelées servantes, domestique, ou lingères, bonniches, souillons, bonnes à tout faire ou encore filles de ferme, comme vous voudrez. La définition exacte importe peu ici.
Et puis pour notre admiration, notre chaste inspiration et l'exercice de nos belles manières, il y a les autres : les Marquises, les Demoiselles de bonne famille, les vierges à particule, les Comtesses, etc. Ces femmes que j'appellerais commodément «l'espèce à peau laiteuse».
Sachez qu'il ne saurait y avoir péché pour des gens de notre rang à vouloir s'amuser avec la première catégorie de ces créatures. Engrosser par mégarde ces paysannes, ces gens de rien, ces pauvresses, ces âmes simples et sans religion, ces frustres sensibilités, ces couturières sans avenir, ces représentantes de la plus commune espèce enfin (et d'ailleurs vouée aux oubliettes de l'Histoire), ne constitue pas en soi une faute. Sauf bien sûr si l'homme de bien met en danger sa santé, ce qui par contre serait un grave et véritable péché car on ne doit pas mettre inconsidérément en danger sa santé de chrétien sous prétexte de passager égarement.
Au passage je me permets une petite digression : on ne mettra jamais assez en garde les hommes de notre race contre ces dangers, qui sont réels. Au cas où la servante mettrait en péril la santé de son maître, soit par manque d'hygiène, soit par négligence des bonnes manières à adopter face aux ardeurs de son maître (ce qui est fréquent chez ces paysannes-là), celle-ci sera jetée à la rue sur-le-champ, sans autre forme de procès. Et sans dédommagement cela va sans dire, car il serait inconcevable qu’une lingère réclamât à son maître !
Bref, sachez que l'espèce paysanne a été mise sur Terre pour contenter les menues envies des gens du monde que nous sommes. Et les femmes à peau laiteuse qui ont eu le bon goût d'hériter d'une particule, celles-là sont nées pour qu'on leur rende hommage de la manière la plus élégante, la plus délicate et la plus généreuse qui soit. Ce qui est dans l'ordre normal des choses, vous en conviendrez.

Donc on ne s'amusera point contre leur gré avec les Marquises, les Demoiselles bien nées pensionnaires des couvents, les épouses honnêtes des bourgeois, etc. Comme le monde est bien fait, rappelons-nous que pour ce genre de passe-temps sans conséquence mais, paraît-il, impérieux pour nous les gens du noble sexe, il y a à notre disposition un inépuisable réservoir à plaisirs. En effet, les filles de peu pullulent, abondent, et l'on ne parvient même pas à les dénombrer tant elles infectent le pays.
Ce qu'il fallait rectifier dans les Ecritures, c'était cela précisément. Pour nous les gens de la bonne société, il n'y a point de véritable péché d'user de la chair des servantes. D'autant moins que ces dernières sont normalement à notre service, et qu'elles sont donc payées pour cela. L'argent donnant tous les droits à celui qui le possède, et les paysannes n'ayant de par leur condition ni l'un ni l'autre (ni argent ni droit), il est naturel et légitime (et même fortement recommandé pour les gens souffrant d'obsessions sexuelles particulières ou de vices et passions inavouables que ne sauraient chrétiennement satisfaire les honnêtes épouses) que l'homme de bien profite pleinement de ce que Dieu lui propose sous la forme d'une simple lingère.
A partir du moment où l'honnête homme paye les services de sa bonne, il a le droit d'en disposer comme il l'entend.
Donc, vous pouvez profiter de votre bonne tout votre saoul Monsieur, il ne saurait y avoir péché (sauf si, je vous le rappelle, celle-ci vous infecte avec une méchante maladie, en ce cas vous n'omettriez pas de la châtier sévèrement). Vous pourrez ensuite continuer d'aller à l'église le dimanche la tête haute, votre épouse pendue à votre bras, avec la considération de l'évêque (qui lui aussi, de par sa haute fonction, dispose d'une bonne).
126 - Amitié particulière
Madame de,
Sachez que dans l'affaire qui m'occupe ici avec vous, le talent n'est rien.
Seule compte la particule. C'est elle qui confère la beauté, la dignité, la grandeur à celui qui a l'honneur d'être bien né. Votre particule seule suffit à donner du prix à votre personne, au moins à mes yeux. J'ose espérer que vous ne serez pas insensible à mon propos, puisque vous faites partie des élues. Votre particule, votre nom, votre rang sont des gages de valeur selon moi. Votre beauté est là, véritablement.

Votre plume m'est aimable, quoi qu'il en soit. Vous valez bien que je vous lise, au moins pour la raison essentielle que vous faites partie des gens de bien qui ont le privilège d'avoir la particule. Votre particule, c'est votre talent.
Je ne ferai pas preuve d'humilité quant à vos éloges au sujet de ma plume, car je n'ai pas les moyens d'être humble. Je suis ainsi fait que la fierté est mon habit de sortie habituel. Vous pouvez louer ma verve : je porte avec beaucoup de prestance les lauriers. Je chante ma gloire à pleine gorge, et tant pis pour ceux qui ne veulent pas m'entendre : s'ils préfèrent la discrétion à mes cris de guerre, ils n'ont qu'à écouter les piètres silences d'humilité de ceux qui, trop modestes, n'assument pas leur art en société.
Vous devrez accepter avec transport ma hautaine éloquence Madame, si vous voulez m'avoir pour ami.
Dites-moi comment vous vous portez après lecture de ce message. Et je saurai si vous êtes digne de mon amitié.
127 - Considérations générales et particulières au sujet de ma particule
Le problème de la particule se pose, je pense, dès lors que l'on commence à dénigrer sa valeur sociologique, son prix culturel, son caractère éminemment vénérable, son essence mystique, sa spécificité morale. Et sa fonction sociale.

L'aristocratie est une composante obligée de toute société. Que les modèles soient des banquiers, des chanteurs populaires ou des nobles pleins d'honneur et de fierté (comme moi), le problème demeure le même : les sociétés humaines ont besoin de vivants représentants d'une certaine élite, soit pour s'identifier à celle-ci, soit pour en faire un contre modèle. Quoi que l'on dise, l'élite est le fer de lance de toute organisation sociale de base. Quant à décréter que cette élite pourrait être plutôt le monde des chanteurs ou bien le monde des banquiers, plutôt que celui des hidalgos, ceci est uniquement affaire de maturité d'esprit de la part de celui qui décrète. En ce qui me concerne, je reconnais l'aristocratie comme la véritable représentante de l'élite sociale. C'est elle qui fait autorité dans ma culture. L'important pour moi, n'est pas d'avoir un diplôme, ni de gagner beaucoup d'argent, mais d'être élevé à la dignité de noble. A mes yeux, seule la particule sauve. Elle est le point de repère de l'orgueil bien utilisé. Qu'ai-je à prouver, moi qui suis bien né, à celui qui se targue d'être devenu quelqu'un tout en étant fils de rien ? La particule n'est pas un mérite, mais une grâce tombée du ciel. Peu m'importe la manière dont cette grâce est descendue sur ma tête, que ce soit par hasard ou par volonté humaine, le ciel a parlé et m'a fait « de ». Et c'est cela qui est important à mes yeux. Je n'ai pas demandé un tel honneur, j'ai été couronné à ma naissance, par ma naissance. Je n'ai rien fait pour. C'est ce qui me distingue de celui qui cherche la reconnaissance à travers l'élévation sociale. A chacun son hochet.
Pour certains ce sera l'argent, pour d'autres la célébrité. Pour moi c'est la particule.

La particule est une distinction. Un privilège culturel, social, une faveur divine. Une grâce qui peut tomber aussi bien sur le bossu que sur l'ignorant, sur le prix Nobel que sur l'idiot du village. Je crois, et cela est mon droit le plus légitime, être né sous les lueurs de la nuit.
Mes Pères, les Anciens, viennent du ciel, ils descendent des étoiles. Mon nom "Izarra" ne signifie-t-il pas « Etoile », en souvenir précisément de l'une de ces lumières qui brillent aux nues et d'où est issu mon sang ? Cette explication poétique vaut bien toute autre qui dénigrerait le sens sacré de mon nom à rallonge.

Si un banquier se croit un prince parce qu'il a des coffres-forts et une belle situation, pourquoi moi qui ai la chance d'avoir la particule, et simplement la particule, je ne mettrais point un prix à ma fortune temporelle ? Puisque tout est relatif sur le plan social, si ma particule ne vaut rien aux yeux de certains, le titre de Président de la République ne devrait rien valoir non plus. Mais si un Président de la République c'est quelqu'un, à cause de son « diplôme de Présidence de la République », et uniquement à cause de cela, alors moi je suis quelqu'un à cause de mon diplôme de «particulé». Jouons le jeu des vanités sociales ou ne le jouons pas. Mais, si nous le trouvons faussé, mensonger ou insultant, à ce moment-là quittons la société des hommes et faisons-nous ermite.
Oui, je suis fier et honoré à cause de ma particule. Mon «de», c'est ma culture, ma richesse, ma personnalité intime, mon blason, ma différence. Au contact permanent avec la particule, mon coeur prédisposé s'est progressivement rempli d'un sentiment d'élévation. D'abord cela a été confus, à mesure que je prenais conscience de l'importance de mon nom, puis au fil des ans j'ai été persuadé d'appartenir à l'espèce noble.
Qu'est-ce à dire ?
Je suis né pour avoir la particule, comme d'autres sont nés pour être mécréants, leurs prédispositions naturelles se confirmant, se renforçant au contact de leur milieu. L'Etat Civil m'a fait noble. A tort ou à raison aux yeux de certains «hérétiques». Le fait est qu'aujourd'hui je jouis de ma particule. Est-ce la particule qui m'a façonné à son image ou bien est-ce le Destin qui m'a couronné avec cette particule en signe de noblesse, toujours est-il que je crois en mon ETOILE. Je crois en mon nom, comme d'autres croient en leur compte en banque ou bien en leurs diplômes. Que l'on m'ôte ma particule, et je ne suis plus moi-même, tant je me suis identifié à celle-ci. Je n'oserais plus me mêler à mes semblables si je devenais leur semblable. Ma particule, c'est ce qui me distingue des autres, des «sans particules», c'est mon habit de sortie, mon épée au côté, mon panache, mon étendard, mon vif blason.
J'ai le sens du sacré, le sens du mystère. Je crois aux chimères dans la mesure où j'y crois. Avec naïveté, avec obscurantisme, avec imbécillité, certes. Mais avec noblesse. Avec grandeur. Avec un sentiment « donquichottesque » au coeur.
Ma particule, je ne l'occulte pas comme le font certains membres de ma famille. Je la montre tant que je le peux, selon l'élémentaire bienséance qui règle ordinairement les rapports sociaux. Je ne l'affiche pas comme un argument imparable, je la montre simplement et cela est suffisant. La crinière du lion seule fait autorité, nul besoin qu'il sorte la griffe. Je n'ai pas honte de mon «de». J'ai un beau nom, je suis bien né, et je rends grâces au Ciel pour tous ces bienfaits impalpables. «L'essentiel est invisible pour les yeux», disait le Renard. Ma particule n'est pas seulement inscrite sur mon front (sur lequel on peut y lire ma noblesse), elle est également et surtout secrètement logée au fond de mon coeur. Je sais que je suis un noble, et j'y crois. Le reste, c'est-à-dire les tentatives de dénigrement, n'est que prosaïsme le plus horizontal.
Pour rien au monde je ne veux faire partie de la moyenne générale. Et mon discours sur la particule, c'est un combat personnel contre la pensée borgne et fruste, tiède et insipide de la masse, du peuple, de cette racaille qui n'est pas éveillée aux beautés secrètes de l'invisible. Le peuple ne connaît pas les beaux sentiments. Il n'est guère sensible à l'élévation du coeur et de l'esprit. Il ignore la beauté d'une simple particule.
Et tout est dit.
Refuser de glorifier sa particule quand on a la chance d'en posséder une, c'est ne pas faire honneur, à mon sens, à la mémoire de ceux qui ont contribué à faire ce qu'on est aujourd'hui. Car enfin, qu'est-ce que la particule ?
Pour l'esprit dénué de critique comme pour l'inculte, c'est simplement deux lettres précédant un patronyme. Autant montrer à un âne une partition de musique. Il ne verra que des points épars sur des lignes. L'âne n'entend pas Mozart de la même oreille qu'un mélomane. De même, pour l'humble équidé un poème de Victor Hugo ne sera rien d'autre qu'une succession de caractères noirs jetés sur un carré de papier blanc, sans nulle valeur à ses yeux. Pour l'être doté d'un minimum d'intelligence et de sensibilité, un poème de Hugo sera autre chose que des simples lettres additionnées et agglutinées de façon à former des mots sans nulle résonance. L'intelligence, la sensibilité transforment les mots en chants sacrés ou en histoires d'amour. Bref, des choses cohérentes et admirables naissent des mots, des partitions. Parce que l'être doué d'intelligence sait prendre du recul par rapport aux simples apparences brutes et primaires des choses, les mystères se révèlent à lui.
L'érudit se délecte de la prose kantienne, quand le grossier, ne trouvant là que perte de temps, s'ennuie. Un gouffre culturel sépare ces deux êtres. Le mystère et la beauté cachés derrière les apparences ne s'ouvrent qu'aux plus beaux esprits.

Entre l'âne et le philosophe, il y a le mur infranchissable et sacré de l'intelligence, quelque chose de divin. Je sais que vous ne voyez dans ma particule que deux lettres bien banales. Vous éludez, consciemment ou non, le contexte particulier du problème. Face à ma particule vous vous comportez comme l'âne devant une partition de Mozart. Par pur esprit réactionnaire vous semblez (comme la plupart des gens à qui je tiens ce discours) ne pas avoir accès à la beauté secrète de l'affaire, trop préoccupés que vous êtes à regarder le plus près possible cette particule.

En ce cas vous ne prendriez pas le recul nécessaire qui permet de voir l'ensemble dans son contexte, comme lorsqu'on prend du recul pour admirer un tableau impressionniste. Pour vous comme pour mes détracteurs il est vain de prendre à coeur comme je le fais ce problème de la particule, parce que selon vous (insensibles que vous êtes à ce problème) il n'y a nul mystère à sonder là-dedans. Et vous aimeriez que je traîne mon « de » sans aucune fierté particulière, ignorant du trésor légué par le Ciel... Je finis par croire que finalement la particule se mérite.
Si l'heureux possesseur d'une particule ne sait pas décoder le message céleste tombé sur lui à sa naissance, il n'en est pas digne. Tout le reste, c'est de la mauvaise littérature. C'est comme si l'on tentait de désacraliser les partitions de Chopin ou les écrits de Hugo en expliquant que ce ne sont là que des signes inscrits sur du papier, et que les beautés que l'on accorde à ces choses sont subjectives, artificielles, sans fondement solide, vu que tout n'est qu'affaire de sensibilité personnelle, et donc aléatoire, arbitraire. On a le droit de ne pas être sensible à la musique de Chopin ou aux histoires de Hugo, mais a-t-on le droit de dénigrer les arts pour l'unique raison que l'on est hermétique aux caractères imprimés, donc que l'on est analphabète ? Ou bien sourd ?
Le problème est là, en ce qui concerne cette chère et précieuse particule qui fait ma fierté. Si des sensibilités incultes ou sourdes et aveugles ne veulent voir rien d'autre dans le «de» que deux lettres alphabétiques, c'est bien triste mais c'est leur problème au fond. Ceux-là n'ont pas accès aux richesses intérieures, aux émotions oniriques, poétiques. Pour ces gens-là le romantisme n'est qu'un mot formé de 9 lettres alphabétiques, le rêve un autre mot de quatre lettres, etc.
Jusqu'au mot «IZARRA» qui ne veut rien dire non plus, en tout cas pas plus que la particule. Pour moi ce mot suprême signifie «ETOILE». Et en plus ce mot est enrichi d'une particule. Tous les signes sont là pour sacraliser, à juste titre, ce beau et noble nom que je porte.
128 - Au nom de mon nom
Une particule me faisait un jour de l'ombre par sa simple présence sur une liste. Insolente présence à côté de ma particule. Voici ce que j'ai répondu à cet autre porteur de particule :
En ce lieu conquis, j'estime qu'il y a une particule de trop. Une concurrence insupportable qui me déplaît au possible. Je ne saurais tolérer que l'un d'entre vous affiche avec prétention sa particule, son nom à rallonge. Ce rival, ce fat qui se garde bien de faire le malin, et qui feint l'humilité, vous l'avez tous reconnu : c'est ce Monsieur de la Châtelière.
Qu'il cesse d'apposer au bas de ses mails sa piètre et vaine particule (qu'il doit chèrement et ridiculement porter dans son coeur pour qu'il l'expose ainsi à la vue de tous...), ou bien qu'il fasse silence ! Je veux être le SEUL à jouir d'une particule en semblable société. Pensez donc, si tout le monde avait sa petite particule à revendiquer, quelle valeur aurait celle-ci ? Une belle et digne chose se doit de demeurer rare pour avoir du prix. Je m'autoproclame exclusif porteur du signe de la noblesse ici. Le seul habilité à représenter l'aristocratie parmi vous, c'est moi. Et nul autre que moi. Je le déclare solennellement.
Si vous voulez jouir de mon estime Monsieur de la Châtelière, oubliez donc votre futile panache qui m'offense, et faites-vous appeler désormais, plus simplement, plus sobrement, "Castré" ou Monsieur "Châtré". Soyez humble, c'est l'apanage de la vraie noblesse. Abandonnez en ma présence cette trop visible marque de prestige, sinon vous me fâcherez. Montrez-vous grand Monsieur de la Châtelière : en respectant ma fierté et en devenant plus modeste. Les dieux vous en seront reconnaissants, tandis que vous ferez un heureux sur Terre.
Je vous salue, Monsieur le "Castré de la Particule".
P.S.
Au cas où par orgueil déplacé vous refuseriez de régler à l'amiable cette affaire selon mes exigences, ou bien pour quelque autre futile cause que ce soit vous émettriez des objections à cet honnête contrat proposé, sachez que je ne manquerai pas de vous faire entendre raison en employant des procédés certes moins tendres mais plus persuasifs, croyez-moi. Que le Ciel vous soit d'un heureux secours dans cette épreuve de modestie.
129 - Le prix d'une piètre naissance
Monsieur Dutour,
Une chose m'ennuie : je n'ai pas encore vu chez vous l'ombre d'une particule. Je vous avoue très ouvertement que votre nom trop bref m'importune, m'offense, m'afflige.

En effet, "Jean Dutour" ça n'est pas, que je sache, un nom à rallonge...
Je vous pose donc LA question : mais où donc est votre "de", je veux parler bien entendu de votre sainte particule ? Permettez-moi Monsieur de railler ici sans vergogne votre nom, et encore de le bafouer, de le mépriser, de le honnir, parce qu'il est à présent évident que vous êtes parfaitement dépourvu de cette indispensable particule qui confère tant d'avantages aux élus... La particule répand moult grâces sur la tête de ceux qui ont l'heur d'en posséder une. Or vous n'avez pas de particule, Monsieur Dutour. Hélas pour vous, vous ne pouvez donc que me déplaire.
Dans ces circonstances je me vois obligé de cesser tout commerce avec vous, que cela vous agrée ou vous chagrine. Souffrez une bonne fois pour toutes Monsieur Dutour que je ne puisse concevoir de rapports honnêtes avec un sans particule de votre espèce. Cela n'est pas seulement une question de bienséance en ce qui me concerne, c'est-à-dire essentiellement une question de respect de ma personne, mais c'est aussi et surtout une affaire de goût.
En effet, un noble comme moi, autrement dit un sang si pur, un coeur si valeureux, une âme si belle, ne saurait se frotter à la roture* de quelque manière que ce soit, sans se compromettre aux yeux des gens du monde et de ses chers voisins, tous de haute extraction il va sans dire...
Aussi je vous en prie, ne dites à personne que j'ai croisé la plume avec un représentant de la plèbe, avec un sans particule. Avec vous en un mot. Je vous dis donc adieu Monsieur le sans particule, en espérant que vous saurez m'oublier assez vite, de crainte de voir salir ma réputation à cause de vos éventuelles indiscrétions.

*J'entends par roture tout ce qui ne possède point de particule.
130 - Macabre baiser
Vous m'avez tué.
Mon cadavre étendu sur les dalles froides de la cathédrale s'est vidé de sa chaleur. La lame assassine gît non loin de mon corps. Mes yeux ouverts et inexpressifs fixent les voûtes plongées dans la pénombre. Il s'agit bien de mon cadavre. Ce sont bien mes yeux qui sont ouverts sur le néant, c'est bien mon sang qui tache mon flanc, c'est bien ma plaie qui bée. Vous m'avez tué.
Vous avez plongé la lame profondément dans mon corps, et mon coeur déchiré s'est tu pour toujours. Jamais plus il ne battra. Vous m'avez tué. Je suis mort. Je n'existe plus.
Que vous reste-t-il, meurtrière que vous êtes ? Que vous reste-t-il à aimer à présent que je suis mort, à présent que vous avez tué le cher objet de votre amour ?
Je vous ai tendu l'arme dans un ultime geste de provocation et vous avez été jusqu'au bout de votre logique. La lame du poignard a servi votre cause désespérée et me voilà mort. Jamais plus je ne vous dirai des mots d'amour. Il ne vous reste plus rien que des souvenirs.
Alors, criminelle impie, vous commettez l'odieux blasphème, au nom de l'amour. Vous vous approchez de mon corps, de mon cadavre, de ma dépouille, de ce macchabée déjà froid qui me ressemble tellement... Mes lèvres bleuies par le masque glacial de la MORT sont rigides. Vous approchez votre visage de mon visage de pierre. Pas un souffle ne sort de ma bouche. Vous approchez encore...
Vos lèvres chaudes effleurent mes lèvres mortes.
Puis imperceptiblement elles se referment sur ma bouche à jamais close. Vous venez de m'embrasser. Vous venez de voler un baiser à un mort, ce mort qui de son vivant n'avait jamais voulu vous accorder ce baiser.
Et j'emporte la caresse de vos lèvres dans la tombe.
131 - Cygnes, crépuscule et avions
C'était en fin de journée. Je traînais mon ennui sur les bords de Marne, le pas nonchalant. Les feuilles mortes crissaient sous ma semelle, les barques amarrées se balançaient mollement au gré du clapotis, des cygnes faisaient des gestes gracieux sur l'onde...
Aux alentours de l'aéroport le ballet des avions à l'approche commençait à s'intensifier. Haut dans le ciel, d'autres aéronefs laissaient de longues traces blanches sur leur passage. Ceux-là ne faisaient que passer au-dessus de l'aéroport.
Avec l'arrivée du crépuscule s'estompaient les bruits ordinaires de la journée, et je pouvais entendre l'aile furtive de l'oiseau rasant l'onde, le croassement plaintif du corbeau au loin, le bourdonnement sourd des avions dans la nue.
Je stoppai le pas pour observer le vol de quelques oiseaux de belle envergure. Les yeux levés au ciel, j'admirais leurs allées et venues au-dessus de l'eau. En levant un peu plus les yeux, dans mon champ de vision apparut un des avions sur le point d'atterrir. D'un mouvement imperceptible de la pupille, mon regard passa de l'oiseau à la machine.
L'avion, que je distinguais assez bien d'en bas, changea de cap. D'un basculement ample il se mit sur le flanc, et dans cette manoeuvre son aile m'envoya un reflet de soleil dans l'oeil. Ce fut comme un minuscule éclair dans le ciel.

Pendant quelques instants je demeurai là, silencieux, attentif près des flots paisibles. Les cygnes s'étaient rapprochés de moi, à l'affût de quelque poignée de pain providentiel. Les corbeaux croassaient à l'horizon, tandis que les avions chuintaient en entrecroisant leurs fumées blanches au-dessus des nuages.
Les cygnes s'agitaient inutilement à mes pieds, quêtant vague quignon. Ne voyant venir aucune pitance de cette main humaine, ils se dispersèrent bientôt.
D'autres avions s'approchaient, prêts à atterrir à leur tour. Le ciel commençait à s'assombrir et j'avais un peu froid sur les bords de Marne.
Je m'en allai.
132 - Un ami à combattre
Monsieur,

Vous avez bien raison de m'admirer à ce point et les autres feraient d'ailleurs bien de prendre exemple sur vous. Je reconnais volontiers en vous un digne admirateur de mon authentique talent.
Votre appréciation m'a été droit au coeur. Je suis bien aise que ma prose vous agrée à ce point. Je suis flatté et honoré que votre plume ait daigné m'accorder quelque importance. Voilà déjà un heureux présage de notre entente.
Par ailleurs, votre émoi si sincèrement avoué me touche et m'honore. Et même si je suis depuis longtemps accoutumé à la chose, je ne me lasse point des éphémères éloges, et sais toujours rendre un juste hommage à ces âmes averties qui ne craignent pas de louer celui qui ose allumer certains feux.
Les circonstances m'obligent donc à vous répondre ici avec coeur. Ce qui est non seulement concevable, mais encore nécessaire si l'on veut éprouver l'ardeur naissante de ce premier mouvement.
Toutefois laissez-moi vous prévenir que j'aimerais faire d'un phénomène tel que vous mon pire ennemi. En effet, au regard de la qualité de celui qui ose vers moi ces dignes éloges, un duel se doit être envisagé. Et sous les meilleurs augures encore ! C'est inévitable. Vous êtes brillant, vous êtes beau, vous êtes à ma hauteur : engageons donc les hostilités sans plus tarder !
Je vais imaginer quelque futile prétexte afin de vous chercher querelle, beau Monsieur. Ne vous soustrayez surtout pas à mon fer vengeur, le duel entre vous et moi s'annonce piquant et risque donc d'être particulièrement savoureux. Un véritable feu d'artifice, inutile et beau.
A bientôt cher ami.
133 - Un hérétique avisé
Je viens de terminer une discussion longue de plus d'une heure avec deux Témoins de Jéhovah venus me rendre visite pour proposer leur sainte vérité. En résumé, il y eut ces deux Témoins de Jéhovah et une contre-balance nommée Raphaël Zacharie de Izarra. Pas facile dans ces conditions de répandre la prétendue bonne parole. Raphaël Zacharie de Izarra ne fait pas partie de cette moyenne moutonnière molle, insipide et facile. La vérité "jéhovahesque" n'est pas si évidente à faire entendre à ceux qui osent la discuter avec autant de coeur. Ce serait bien trop simple. Dieu merci, les Témoins de Jéhovah doivent aussi compter avec le facteur redoutable "RZDI".
Lui, Raphaël Zacharie de Izarra, il ne leur claque pas la porte au nez aux Témoins de Jéhovah : il les fait entrer pour leur servir plus d'une heure durant son épaisse soupe izarresque, bien consistante.
Et c'est à l'aune de ce facteur que l'on peut mesurer l'extrême difficulté de faire partie du "club" des Témoins de Jéhovah... Acte héroïque ou pure inconscience de la part de ses adeptes ? Je leur fais face comme un roc de granit. C'est là mon rôle. Il ne faudrait pas m'oublier, je fais aussi partie de cette réalité du monde, tout autant que les Témoins de Jéhovah. Peu importe que l'on pense que je suis hermétique à la vérité des Témoins de Jéhovah, que je suis hérétique ou que mes propos sont infâmes : je fais partie de ce monde. Ca aussi c'est une vérité. Peu importent mes raisons, le monde est monde.
Il y a la théorie, et il y a la pratique. Il y a les paroles, les pensées, et il y a les faits. Les Témoins de Jéhovah ignoreraient-ils semblable évidence ?
La vérité n'est pas l'apanage des plus convaincus, mais des plus forts. C'est-à-dire de ceux qui demeurent, ceux qui sont, ceux qui forment la structure de ce qui est.

Les Témoins de Jéhovah ne sont, selon moi, qu'un incident mineur parmi tant d'autres dans la grande marche de l'Humanité vers son destin.
134 - Une visiteuse
Un soir on a frappé à ma porte. J'ai ouvert en hésitant un peu car les douze coups de minuit venaient juste de sonner. Une étrangère au teint blafard et au sourire ravageur est entrée. Elle s'est invitée d'elle-même non sans une certaine désinvolture. A peine passée le seuil de ma porte, l'hôte indésirable m'a aussitôt tenu un discours sans ambages :
- Raphaël, je suis venue te chercher. Le glas a sonné pour toi. Viens donc contre moi que je t'enlace, t'embrasse, te serre dans mes bras d'airain, avant de me suivre jusqu'au fond des ténèbres.
- Madame, qui que vous soyez, souffrez qu'à une heure aussi indue je n'aie pas l'intention de suivre la première mendiante venue. Passez votre chemin, vile séductrice, et ne vous avisez plus de m'importuner. Adieu !
Mais elle a tant et si bien insisté qu'elle est restée. Et nous avons passé ensemble la nuit. Ricanante, laide et perfide, mais d'un charme venimeux, elle m'a tenu tête, tentant obstinément de m'attirer à elle.
- Raphaël, vois mes belles dents blanches. On m'appelle la Ricaneuse et ça n'est pas pour rien. Ne les trouves-tu pas à ton goût, mes belles dents blanches ? Mon sourire est irrésistible, inextinguible, éternel.
- Et mortel !
- Certes.
- Madame, s'il est vrai que l'on vous appelle habituellement la Ricaneuse, permettez que je vous nomme à mon tour la Crâneuse car il me semble que vous avez bien des atouts de ce côté-là.
- Raphaël, si tu ne veux pas de moi, moi je veux absolument de toi. Et il faudra bien que tu finisses par agréer à mes vues, aussi austères soient-elles. Je sais que je ne te plais pas. Mais toi tu me plais. Tu seras à moi cette nuit-même, et je t'emporterai dans mon royaume.
- Vous êtes bien laide Madame, mais il est vrai que votre laideur est belle à regarder. Eh bien soit ! Je consens donc à partager avec vous ma couche, puisque vous êtes si persuasive. Mais je vous préviens, demain dès l'aube je ne veux plus vous revoir. Vous repartirez sans faire d'histoire, ni sans rien me demander. Faites-m'en la promesse ici.
- Je puis te faire cette promesse maintenant Raphaël, car avant l'aube je sais que tu seras à moi pour toujours. La question ne se posera donc plus.
- C'est ce que nous verrons, amoureuse maudite !
- Tu seras à moi te dis-je. Le risque est nul pour moi en te faisant une si ridicule promesse, puisque je serai de façon certaine la gagnante et tu seras le perdant. Ignorerais-tu donc mon pouvoir ? Ceux qui s'étendent en ma compagnie ne se relèvent en général jamais. Cette nuit tu t'endormiras dans mes bras sans même t'en rendre compte. Ton dernier sommeil sera doux : ma caresse fatale sur ton coeur sera insidieuse, imperceptible. N'oublie pas que j'agis toujours à la manière d'un voleur. Sans jamais avertir, sans un bruit, sans un mot. A pas de velours.
- Et moi je vous dis que vous ne m'emporterez pas cependant.
- Tais-toi donc pauvre prétentieux, et fais-moi une place dans ton lit.
Nous avons donc froissé les draps ensemble, la Camarde et moi. Mon amante était décharnée de la tête aux pieds et sa chair était sèche et froide. Ses doigts osseux étaient un supplice sur mon corps. Son haleine sentait le caveau et ses gémissements de plaisirs étaient rauques comme les soupirs d'un moribond. Mais je suis resté jusqu'au bout avec l'odieuse maîtresse. Son étreinte était dure et glacée comme le marbre, ses caresses étaient âpres et aiguës comme les cailloux, ses baisers étaient lugubres et morbides comme un chant sépulcral.
Les ébats nuptiaux furent affreux.
Mais je lui avais donné tant et tant de plaisir, à cette catin du diable, qu'elle en avait redemandé toute la nuit durant. Encore et encore. Et bien que l'aube arrivât déjà, ivre de voluptés et avide de nouveaux plaisirs, la sinistre amante m'enlaçait encore, oubliant la raison primordiale de sa visite.
Ma ruse avait réussi.
- Le soleil s'est levé, partez maintenant, puisque vous me l'avez si bien promis. Et que je ne vous revoie plus avant longtemps !
Et la Mort dut tenir sa promesse.
135 - Je dis à ma jeune nièce ce que je pense d'elle
Ma nièce,
Vous êtes décidément bien niaise, Mademoiselle la pimbêche. Souffrez que je n'aie que faire de vos puérils émois de gamine, et que vos manifestations d'allégresse en direction de je-ne-sais quel dérisoire objet d'infantile attention m'incommodent plus sûrement que n'importe quel autre désagrément domestique. Vous avez la piètre, risible et infâme éloquence de ceux qui ne savent point parler ni écrire, ni même chanter. J'ose railler votre jeune âge, votre inexpérience, votre ignorance !
Je me gausse de vous, de vos vues, de vos rires et de vos larmes, Mademoiselle la jeunette ! Sachez que vous n'êtes rien, tandis que je suis tout. Les enfants ne valent rien, strictement rien du tout à mes yeux. Ce sont juste des espèces de meubles encombrants et bruyants que l'on pousse sans le moindre égard lorsqu'ils gênent le passage. Les adultes ont besoin d'espace, de liberté, d'air. Et les enfants ne cessent (les monstres !) d'étouffer les adultes. Un enfant, ça ne devrait pas avoir le droit de rire. Les rires des enfants sont des offenses aux personnes adultes qui ne rient jamais et se préoccupent toujours d'argent.
Votre parent.
136 - Votre plume et mon aile
Conseils à une jeune novice de la plume.
Puisque vous souhaitez si impérieusement enfanter de votre plume, osez l'aventure des mots. Les muses daigneront dispenser leurs secrets à un coeur si avisé. Ces prêtresses de la lyre élisent dans un premier temps ceux qui savent se montrer dignes de leurs avances. Et je vous sais amoureuse de leurs chants inaccessibles. Vous faites donc partie du Parnasse des postulants. Faites chanter votre plume et séduisez les dieux, ils vous le rendront bien.
Avec adresse, patience et rigueur maniez toujours dans le bon sens la langue, creusez avec sagesse le verbe, cherchez avec justesse la délicatesse ou la brutalité de votre verve, affirmez votre style, puis modérez-le : tout est dans la mesure, le bon goût, la discrétion. Tout en évitant de tomber dans la banalité. On peut briller sans être vain, de même qu'on peut être bon sans être stérilement agité. Sondez les ténèbres de votre encre et révélez son éclat : le miracle de l'Art est là.
Soyez différente surtout. Exigez de vous une originalité sûre, sans jamais vous départir d'un classicisme de bon aloi. À mon exemple, bafouez toutes les lois de la standardisation : son fruit suprême et unique à la saveur de l'ennui. Raillez les vanités infructueuses des sages modèles policés du monde, et opposez-leur une face rebelle, un regard supérieur ! Jouez de la différence avec virtuosité, avec éclat, avec insolence ! Offensez l'ordinaire, agitez l'inerte, secouez le monde et ses sédentaires occupants ! Il faut aux coeurs élevés bannir le commun au profit du superbe. Le monde est si plat autour de nous, donnez-lui du relief ! Fuyez la grisaille des communs archétypes et accompagnez-moi dans les nuances vives de la vie débarrassée de ses chaînes insanes.
Mon âme est brûlante, mon coeur est héroïque. J'ai la mesure d'un roi, d'un prince, d'un chevalier. La vie déborde en moi. Parce que je maîtrise le rêve. Je suis né avec une lyre dans le coeur, et je suis condamné à chanter l'amour toute ma vie. Voilà pourquoi nous nous retrouvons aujourd'hui vous et moi, unis dans l'amour de l'écrit.
Ne craignez pas la bataille, ni le ridicule : si votre art est discipliné, votre technique domptée, votre peine dépassée, votre angoisse vaincue, vous pourrez fanfaronner en toute impunité avec vos lauriers pourvu que nul ne sache vous rattraper sur votre propre terrain. Personne n'osera vous usurper une si éclatante couronne si elle est bien méritée. Vous règnerez sur un royaume de lettres : les mots vous appartiendront.
Ils seront vos sujets.
137 - Ma liberté, ma particule et les autres
Lettre à un détracteur.
Souffrez donc, inconsistant adversaire, que l'humilité soit l'orgueil des âmes faibles, des coeurs mous, des petits esprits, des sans noblesse. Je ne suis guère modeste, n’ayant pas les moyens de l’être : j’ai encore trop d’envergure pour servir une si piètre cause. Pendant que les modestes pataugent dans leur modestie, laissons parler les beaux sangs.
Jugez par vous-même : mon nom (qui n'est pas un pseudonyme) est déjà tout un roman en lui-même. Je suis un roi, un prince, un chevalier. Pas un épicier.
Ma verve hargneuse est ma coutumière signature. Ici mon verdict fait autorité, que cela vous plaise ou non. Je puis par exemple m'autoproclamer roi de la Lune si je veux : nul ne peut me contester semblable titre tant que rien ne s'y oppose raisonnablement. Voudriez-vous donc, au nom de cette modestie dont on fait si grand cas ailleurs, disons dans le peuple, que je m'agenouille devant la roture comme un misérable que je ne suis pas ? Et pour prouver quoi je vous prie ? Que je suis issu de la vile société de ceux que je méprise tant ?
Je ne vous apprends rien en vous disant que j'appartiens à la belle espèce des "de". Je suis noble, je suis grand, je suis beau, je suis riche, je suis fort, je suis fier. Fier et fier. Et encore fier. Mon humilité, je ne la place certes pas dans ce qui vous agrée : grâce à Dieu je demeure libre de mépriser qui je veux, et pour la raison qui me chante encore. Contrairement à la plupart de mes semblables...
Je suis libre de glorifier le banquier, le notaire, le curé, et de railler ces jeunes idéalistes sans le sou assoiffés de vent, de poésie et d'autres richesses impalpables, sans valeur à mes yeux. Je suis libre de préférer l'argent, le confort, la sécurité de ma personne, la préservation de mes biens matériels à cette pseudo ivresse de l'âme que procurerait la poésie des amateurs... Laissez-moi plutôt m'enivrer de mes propres oeuvres.
Je me suffis amplement à moi-même et n'ai nul besoin que l'on me dise à quelle coupe boire. Je sais bien que l'authentique nectar de ce monde n'est pas logé ailleurs que dans mon nombril. N'est-ce pas ce que pensent au plus profond de leur coeur les petits poètes au vers ennuyeux ? J'aime mon nom, j'aime mon image, j'aime ce que je suis. Définitivement, fatalement, suprêmement.
Cette admirable franchise dont je fais preuve ici fait toute la différence entre mes détracteurs et moi, entre moi et vous.
138 - Ôtons la joie aux enfants
Mademoiselle,

Vous irez prier dans le plus austère silence, lors que vous sortirez enfin de l'âge puéril dans lequel vous vous tenez encore à l'heure même où vous lisez cette missive. Las ! J'aimerais vous voir ôter tous vos vains ornements de l'enfance, pour revêtir à la place les saints artifices de la piété. J'aimerais mieux vous voir troquer votre hochet habituel d'innocente créature -poupée de chiffon ou bien balle de son- contre le sceptre grave et précieux de la dévotion -crucifix ou bien chapelet- qui sied si bien aux âmes matures...
Ho ! Je vous en conjure Mademoiselle, chassez de votre âme infirme d'infante les démons de l'insouciance ! Venez donc avec moi vous humilier le front contre les dalles rudes des cloîtres désertés ! Venez ensevelir votre blanche jeunesse dans le digne caveau où périssent bien vite les joies impures et les rires futiles de l'existence humaine. Entrez, à la suite des âmes vertueuses et des coeurs éteints aux passions terrestres, dans ce couvent que je vous désigne aujourd'hui, dans l'espoir que, peut-être, vous tomberez subitement et miraculeusement sous ses charmes dépouillés avant que d'avoir atteint l'âge des menstruations.
Répondez-moi promptement, candide mais vaine enfant.
139 - Le vieil époux de ma nièce et ma jeunesse d'esprit
Ma nièce,
Votre insolence mérite la sévérité la plus extrême. Non seulement vous vous moquez ouvertement des préceptes de la piété, mais en plus vous semblez honnir celui que nous vous avons désigné pour époux, j'ai nommé Monsieur de la Roche-Maillard, noble et riche vieillard de la meilleure lignée qui soit.
Est-ce donc simplement sa bosse qui met tant de répugnance dans votre coeur si puéril ? Allons, si ce n'est que ça ! Ca vous passera avec le temps, Mademoiselle. Vous vous accoutumerez bien vite à son beau panache. Il faut reconnaître que Monsieur de la Roche-Maillard porte beau, avec sa bosse.
Cela lui ajoute encore un air de noblesse désuet, qui ne manque pas de charme ma foi. Finalement votre futur époux me semble bel homme. Il est vieux, il est sale, il est laid, il est bossu, bancal, myope et chauve, il est vrai. Cependant je lui trouve quelque circonstance atténuante : il est riche.
Très riche.
Quant à votre humour sur la réalité de mon âge, vous serez justement punie. Avec rigueur, sans indulgence ni moindre pitié pour votre jeune âge. Sachez que je suis un enfant Mademoiselle, et cela en dépit de mes 34 ans que vous semblez railler de manière inconséquente. Je suis jeune d'esprit, de coeur, d'expérience, de sensibilité. Mes manières sont celles d'un enfant : je sais encore m'émerveiller sur la beauté des calvaires, la beauté des larmes, la beauté des tombeaux, et la laideur des femmes. Dans ma tête je dépasse à peine le cap des 12 ans. Dans mon coeur je suis demeuré au stade des gens de votre espèce, Mademoiselle. Par ma sensibilité j'atteins la profondeur et le mystère obscur des nuits les plus denses.
Je suis demeuré jeune d'esprit, et je m'en vais vous le prouver ici même. D'abord vous serez punie pour votre insolence à l'égard de ma digne personne. Votre humour, en effet, n'a point trouvé grâce à mes yeux. Je ne ris pas de vos piètres amusements de gamine ébaudie. Je suis sévère, rigoureux, dur et intransigeant avec les âmes insouciantes de votre genre. Je n'aime pas les enfants, surtout lorsqu'ils sont pleins de joie, de vie, d'insouciance et de légèreté : cela perturbe l'austérité des grandes personnes. Les enfants n'ont nulle importance à mes yeux. Seuls les adultes méritent toutes les attentions du monde. Surtout lorsque à juste titre ils se croient importants, et qu'ils sont riches. L'argent seul donne du prix aux êtres.
J'aime les riches moralisateurs, toujours tristes, toujours vêtus de noirs -couleur de la dignité-, qui ne rient jamais, qui condamnent les joies de l'existence, qui sont pieux avec ostentation, et qui méditent avec pessimisme sur le monde, drapés de noir, d'ombre, et de mort. Je les aime sinistres et lugubres, ces fantômes-là, ces aimables corbeaux, ces plaisants croque morts. Vous voyez bien Mademoiselle que je suis demeuré jeune d'esprit.
140 - Le plus vil des métiers
Regardez-les avec leurs blouses blanches maculées du sang de leurs victimes, regardez-les ces bourreaux modernes, ces dépeceurs de cadavres qui se targuent de caler agréablement vos estomacs avec les fraîches dépouilles de leurs proies scientifiquement engraissées puis criminellement découpées, consciencieusement mises en parcelles, professionnellement mises en étalage avec goût, art, raffinement. Regardez-les comme ils sont vils avec leurs gros bras de tueurs, leurs muscles de forças, leurs épaisses moustaches d'ogres, leurs pognes d'assommeurs, leurs horribles instruments de charognards ! Ils sont d'autant plus vils qu'ils s'ignorent tels qu'ils sont en vérité. Je veux parler des bouchers-charcutiers : artisans hautement méprisables, quoique rarement dénigrés par la société complice.
Laissez-moi rétablir la vérité ici, au nom de la civilisation trop vite oubliée, au nom de vos viscères indolents qui digèrent avec bonne conscience le fruit des oeuvres les plus ignobles de l'humanité. La boucherie est, entre toutes les professions, la plus méprisable qui soit. Contrairement aux idées imbécilement toutes faites, il y a dans ce monde non seulement des sots métiers, mais encore des corporations infamantes, barbares, criminelles. La boucherie fait indéniablement partie de ces corps de métiers indignes des sensibilités civilisées, des esprits éclairés, des consciences évoluées.
Allez donc visiter les abattoirs, vous les carnassiers primaires au palais si délicat, vous les connaisseurs qui, à travers vos achats honnêtes chez le boucher, faites honneur à la gastronomie française, vous qui vous enorgueillissez de contribuer à développer le petit commerce de proximité et à valoriser l'artisanat de qualité de nos chers petits quartiers si conviviaux...
Allez vous rendre compte sur place de ce que l'homme peut concevoir en ignominie, au nom des plus primaires instincts dictés par son ventre. Dans les abattoirs la mise à mort industrielle et le viol sordide des dépouilles animales sont des activités comme les autres, naturelles, saines, propres, très ancrées dans les moeurs, honorables aux yeux de tous. Et d'ailleurs ces activités bouchères génèrent beaucoup d'emplois, ce qui est le meilleur argument qui soit au monde, puisque très à la mode dans notre société obsédée par l'emploi. Dans les abattoirs on s'occupe de fournir à l'humanité la moins évoluée (la plus grande partie de l'humanité donc) de quoi satisfaire ses habitudes millénaires, et par la même occasion ses pires illusions nutritionnelles.
Et tout ça sans le moindre respect pour l'animal, évidemment. Mais on ne s'attarde pas à ce genre de délicatesses dans le milieu des « viandars ». L'industrie ne connaît pas d'états d'âmes : la réalité économique avant tout. Il faut dire que la dignité est un luxe lorsque des emplois sont en jeux...
Les animaux ne sont que plus des choses dès qu'ils passent le seuil de l'une de ces « usines à viande » avec leurs hordes de primitifs hilares avides de sculpter la chair morte jetée en pâture à leurs sauvages assauts. Votre boucher est aimable avec son rire bonhomme et son sens commercial, c'est bien connu. Détrompez-vous cependant sur l'état des choses telles que vous les voyez : derrière ces civilités de bon aloi règne la plus parfaite sauvagerie. Le métier de la boucherie est pourtant très formateur pour la jeunesse et on ne s'arrête pas à des considérations aussi puériles face à l'enjeu économique que représente la profession vous diront les anciens... Je veux parler de ces pauvres brutes dégénérées ignares qui en général meurent de la cirrhose du foie ou du cancer des poumons ou plus souvent, juste retour des choses, de maladies du coeur. Charcuterie oblige.
141 - Le testament d'un amant moribond
Le tourbillon des jours qui passent s'achève. Je vais mourir. J'emporte avec moi des pierres millénaires et la pluie du ciel, le reste de mes rêves et encore la musique du vent jouant dans vos cheveux : tout l'héritage de mon passage sur Terre, le seul or qui vaille d'être emporté.
Avec vous j'ai porté le regard jusqu'aux étoiles, et j'ai frémi en approchant l'infini : à deux pas de vos salons. J'ai atteint quelque mémorable sommet, et je me suis ému au bord du vide : celui de vos conversations. Je vous ai aimée et j'en ai éprouvé quelque vertige : emporté par l'ennui.
Maintenant je vais mourir.
J'ai construit avec vous un édifice dédié autant à l'éternité qu'aux tasses de thé, l'oeuvre indestructible qui survivra à tout sur cette Terre et qui perdurera plus loin que mes os jaunis. L'Amour ma bien-aimée, l'Amour est bien la cause de tous nos soucis, de tous nos transports. J'aurais connu les vicissitudes qu'il draine ordinairement avec lui. A vos côtés j'ai appris la souffrance mondaine, les us de vos amies lettrées, les chapeaux à plumes. Et le pardon véritable.
Je vais partir. Ne pleurez pas, parce qu'au long de toutes ces années qui vous restent à vivre sans moi, mon banquier vous tiendra compagnie. Prenez soin de vous, puisque c'est vous la vivante et moi le moribond. En attendant de venir me rejoindre.

Lorsque votre tasse de thé sera définitivement refroidie.
142 - Tous égaux
Je ne suis pas différent de vous. Je mange, bois, dors comme tout un chacun. Certes je n'ingurgite pas l'eau du robinet comme le font communément les indigents. Le seul breuvage qui agrée à mon palais est le champagne de grande cuvée. J'ai besoin autant que vous de m'hydrater. Je ne m’alimente pas dans vos cantines ouvrières c'est vrai. Seulement chez mes traiteurs attitrés. Cela n’empêche pas que j'ai autant besoin que vous de quotidienne nourriture. Je ne dors pas dans vos bouges, le sort ayant fait que je loge dans un hôtel particulier. Mais si je dors sous des lambris de marbre et des lustres dorées, c'est d'un sommeil aussi paisible, aussi moelleux que le vôtre.
Les différences de prix entre nos draps, de saveurs entre nos plats, de qualité entre nos verres sont superficielles. La forme seule nous sépare, mais le fond nous unit indubitablement. Fondamentalement nous nous ressemblons.
Ha ! Vous parlerai-je de mes soucis boulevardiers ! Vous pensez sans doute que je coule des jours faciles entre les soirées chez la Marquise et les sorties au théâtre... Détrompez-vous, les problèmes me minent : la domesticité de nos jours laissant à désirer, que de peines avant de trouver la perle rare ! Entre celle qui se fait engrosser par mégarde et celle que l’on est obligé de renvoyer dès le premier mois (sans gages, heureusement), quels ennuis !
Mais je sais rester simple. Comme vous, mes préoccupations quotidiennes sont très terre à terre : la façon de positionner mon chapeau, l’heure des réceptions chez la Marquise, comment éviter les fautes de goût dans mon apparence vestimentaire... Ennuis qui peuvent m'ôter le sommeil. Mes soucis mondains sont aussi pénibles que vos soucis d'argent. Certes les tracas diffèrent, mais le coeur humain lui ne change pas. Le mien est aussi tourmenté à cause de la position de mon chapeau sur ma tête que le vôtre l’est à cause de vos fins de mois difficiles.
143 - Un bouffon bien rigide
A mes funérailles je serai le héros, une dernière fois. On me pleurera, on me chantera, on m'encensera avant de m'ensevelir. Bien coiffé, bien mis, bien droit, cravaté, impassible, je serai en représentation devant les vivants. Sage. Muet. Pas contrariant. Presque beau. Un cadavre ordinaire en somme.
Mes amis, s'il m'en reste encore assez pour meubler l'air, me regarderont avec curiosité. Comme si à leurs yeux j'eusse dû être immortel. Trop accoutumés à me voir vivant pour me croire déjà mort. Ils tiendront tous à m'offrir les services funéraires les plus beaux, les plus onéreux. Ils financeront les obsèques pour faire bonne figure devant le mort, la réputation du cadavre rejaillissant automatiquement sur eux. Merci mes amis, je n'en demandais pas tant.
Mes ennemis, eux, n'en reviendront pas non plus. Et, trop émus de me voir ainsi étendu, ces imbéciles deviendront d'un seul coup mes amis. Ils me trouveront finalement plein de qualités.
Mes femmes, mes amantes, toutes ces légitimes, ces pas légitimes, les belles, les moins belles, les inconsolables, les consolées, les dépitées, les ravies, elles seront toutes là. Certaines me maudiront encore. D'autres, avec ostentation, me chériront davantage que de mon vivant. Une ou deux brûleront d'envie de me cracher dessus en ricanant : mes favorites peut-être. Même pas le respect des morts... En voyant mes traits tirés par le voile opaque de la mort, toutes, unanimement, me trouveront une meilleure mine qu'à l'accoutumée. Et ce harem de pleureuses et de ricaneuses me mènera jusqu'au lieu du Grand Bal. Et j'emporterai avec moi les dernières larmes, les derniers crachats récoltés sur cette Terre peuplée de jalouses et de perfides.
Amis, ennemis, femmes, hommes, chiens, tous à mes funérailles m'accompagneront et me rendront un dernier hommage ou me feront un dernier outrage.
Mais moi je serai déjà trop loin pour les entendre. Je serai enfin arrivé à destination. Dans un port de lumière.
Et là je pleurerai.
144 - Réponse faite à un fat
Si vous estimez que mes textes ne sont pas à la hauteur de votre prétentieuse personne "à la sensibilité si aiguisée, si particulière", je ne vous oblige nullement à émettre vos commentaires stériles...
Taisez-vous donc quand un prince s'exprime, et laissez-le parler quand il a quelque chose à dire ! Admirez-moi, louez-moi, faites mon éloge plutôt que de me railler de la sorte, cela sera assurément plus constructif. Vous n'êtes qu'un faquin, tandis que je pourrais être votre maître. Vous n'avez pas le droit de vous exprimer en ces lieux si c'est pour conspuer ma si belle et si chère personne. Je suis le seul, me semble-t-il, a avoir le droit de porter une couronne ici. Il n'y a qu'un paon dans cette estimable cour, qu'un coq, qu'un Pégase. Et cet hôte joli, c'est moi.
Il n'y a qu'un beau plumage véritablement, et c'est le mien. C'est mon plumage. Rien que le mien. Souverainement, fatalement, définitivement.
Je n'ai de cesse d'admirer mon très évocateur et très beau nom.
145 - La dentelle et l'épée
Madame,

Comme vous avez tort de conspuer ce beau spécimen que je suis !
Vous ai-je donc autant convaincue que j'étais vexant vis-à-vis de la belle gent ? Bien au contraire, je rends hommage à celles qui par leur charme, leur beauté ou même leur touchante laideur savent si bien faire de moi cet amant fou qui vous déplaît tant aujourd'hui. Prendrait-on mes éloges pour des offenses ?
Ce sont toujours les idéalistes de l'amour qui s'en prennent à ma quiétude et font de moi un Casanova de la plume. Ma séduction ne tient guère que dans ma plume d'ailleurs. Mais abandonnerai-je donc ici mon habituel panache pour oser avec vous l'aventure de l'amour sans arme ? Je doute que l'expérience vous plaise davantage. Vous faites partie, j'en suis persuadé, de ces amantes qui dans le jeu fiévreux de la séduction réclament plutôt maints détours de plume, jolis coups d'épée, inextricables intrigues épistolaires et tortueux discours donjuanesques.

Le romanesque vous plaît, c'est évident. Les émois livresques ne font qu'augmenter la soif inextinguible de votre coeur de femme, et le fiel de l'amour, pourvu qu'il soit enrobé de dentelles soyeuse et de plume virile, ne vous est pas chose si désagréable.
146 - Procès de la laideur
Les femmes laides ne valent rien. Ce sont de ridicules amantes, de désagréables compagnes, de risibles faire-valoir. Les femmes laides ont cet inconvénient majeur par rapport aux belles femmes, c'est précisément qu'elles sont laides.
D'où la supériorité de la beauté sur la laideur chez la femme.
Si les femmes laides sont délaissées, c'est qu'elles le méritent pour la bonne raison que leur laideur est un naturel repoussoir. Ce qui fait la valeur de la beauté, c'est qu'elle répond à des lois injustes qui échappent à notre volonté égalitaire, à notre souci de nivellement, à la standardisation de notre société. Cela fonctionne exactement comme la grâce : elle peut tomber du ciel sur n'importe quelle tête. La beauté d'une femme ne dépend nullement de son bon vouloir mais des coups de dés du Ciel. Ou si on préfère, de la Nature. Et c'est très bien ainsi. Que les ennemis de l'injustice naturelle fassent donc le procès de la Nature et qu'ils rendent d'un coup de baguette magique la justice selon les références humaines... Toutes les femmes seraient belles, hélas ! Et la beauté perdrait du même coup tout ce qui fait son charme.
Ce serait la dictature de la monotonie.
Vivent les femmes laides et tant pis pour elles ! Grâce à leur laideur l'on mesure la valeur inestimable de la beauté.
P.S.

Que les femmes laides se rassurent, j'ai par ailleurs maintes fois fait l'éloge de leur laideur.
147 - Le passage du plombier : une affaire de muses
J'aime la poésie et ses charmants mystères. La poésie, la vraie : tout ce qui n'est pas livresque, sophistiqué, littéraire. La poésie, l'authentique : tout ce qui est grossier, banal, prosaïque.
La poésie digne de ce nom n'est pas logée dans les étoiles ni dans le coeur des amants, mais tout simplement dans la fange du caniveau ou dans l'estafette du plombier, entre clé de 12 et tuyauteries. Les imbéciles l'imaginent siégeant dans les nues.
Chanter l'amour, béer à la Lune, quoi de plus ennuyeux ? Que de coeurs vulgaires sensibles à ces niaiseries ! Mais rêver au bord d'une rigole fangeuse, méditer à propos du passage du plombier... Quelle affaire ! Les âmes esthètes sont seules capables d'accéder à cette émotion.
La poésie est un oiseau rare qui ne se laisse pas mettre en cage.
Je fais partie de cette belle espèce capable de verser une larme au passage du plombier ou devant les écoulements nauséeux du trottoir.
148 - Homère, cet indigeste compilateur de vers
Homère est l'auteur d'une oeuvre auguste, fondatrice, universelle. Il a jeté les bases de notre culture, il incarne les racines de notre littérature. Cependant, prises dans leur ensemble, les oeuvres de Homère sont ennuyeuses à mourir.

Homère est donc un mauvais auteur. Célèbre depuis deux mille ans et reconnu certes, mais fondamentalement mauvais. Qui a lu jusqu'au bout, dans ses moindres détails et avec fébrilité l'Iliade, l'Odyssée ?
149 - Lettre envoyée aux proxénètes de la culture
Monsieur le Ministre,
La pollution touristique à Montmartre a atteint des proportions insupportables. L'Etat cupide et démagogique que vous avez l'honneur de servir est en train de prostituer la France aux touristes vulgaires, laids, dégénérés et majoritairement incultes.

Ces idiots de touristes bariolés et armés de caméscopes, ces mangeurs de glaces industrielles vêtus de shorts, enfin ces pauvres hères issus de la civilisation "sac banane" sont en train de dénaturer définitivement Montmartre, et cela avec l'assentiment des proxénètes de la culture de votre espèce.
Aujourd'hui il semble que le Ministère de la Culture n'est plus l'organe essentiel de la promotion de nos culture et art de vivre, mais plutôt le centre de gestion infâme d'un bordel culturel pour touristes. Avec l'invasion massive de ces clients de la France une nouvelle pornographie est née.
J'ose dénoncer ici les maquereaux oeuvrant dans votre ministère. Ils vendent sans scrupule la digne et belle France à une humanité déchue et ventripotente en mal d'authenticité frelatée : aux heures de pointes touristiques Montmartre est devenu le lieu le plus laid de la capitale.
Là, on vend aux troupeaux humains venus d'ailleurs (et au prix fort encore) de la France en plastique, de véritables colifichets « made in China », de l'authentique cuisine « qualité touristique ». Montmartre est la grande prostituée de Paris. Souillé, piétiné, envahi par des hordes d'imbéciles moyens, Montmartre n'est plus qu'un vulgaire supermarché d'une France de pacotille et de rapins. Là-haut sur la Butte la France a été mise sur le trottoir, à la merci de clients dénués de goût mais pleins de devises.
Et les collaborateurs de ce tourisme bas de gamme siégeant au Ministère de la Culture se félicitent de cette invasion : la France se vend, la Putain tricolore s'enrichit. Soyez loués vous les proxénètes du Ministère de la Culture. Grâce à vous « Montmartre la putain » assure des emplois. Elle rapporte un maximum d'argent à ses maquereaux. Montmartre fait du chiffre.
Et c'est la raison pour laquelle je vous écris cette lettre.
150 - Monsieur travaille !
Comment, vous vous abaissez à travailler, vous mon plus cher ami ? Eh bien ! Vous perdez d'un coup toute l'estime que j'avais pour vous Monsieur...
Ainsi vous vous adonnez à ces espèces d'occupations viles et méprisables qui consistent à besogner de ses mains comme un vulgaire manuel ? Vous n'avez donc pas, comme tout homme de bien qui se respecte, de valets, de bonniches pour faire à votre place les besognes et corvées manuelles ?
A partir de maintenant vous n'êtes plus mon ami Monsieur. Je ne vous connais plus. Vous me faites trop honte. Songez-vous donc à ma chère réputation ? Me faire l'ami d'un manuel... Quelle ignominie !
Je regrette infiniment de vous avoir eu pour ami pendant un temps Monsieur. Si j'avais su que vous vous adonniez au labeur et que vous n'aviez pas de domesticité à votre service il est bien évident que jamais je n'aurais contracté cette regrettable amitié avec vous... Déjà que vous étiez dépourvu de particule... J'ai daigné vous avoir pour ami du bout des doigts, avec un certain mépris de circonstance parce que vous n'aviez point de particule. Mais à présent que je sais que vous travaillez, tout est fini entre nous Monsieur.
Définitivement, irrémédiablement, fatalement.
Vous avez mon plus profond mépris, Monsieur le laborieux. Je vous crache au visage Monsieur le manuel. Je vous ignore, Monsieur le gueux.
Adieu, Monsieur.
151 - Deuil
Aujourd'hui est un grand jour. Raphaël est mort. Il est là, étendu dans son linceul morbide composé de draps douteux, les yeux clos, les traits pacifiés, les mains crispées, les cheveux sales. C'est un cadavre un peu bizarre. Il est mort après bien des souffrances. Il s'est débattu jusqu'au dernier souffle contre tous ses démons réels et imaginaires. Et il pue déjà, ce cadavre contorsionné !
On va inhumer cette dérangeante dépouille. Mais avant on va la contempler. Se repaître du spectacle morbide, pathétique de ses contorsions figées dans la glace de la Mort. C'est toujours fascinant à voir un macchabée : ça nous renvoie en pleine figure l'image de notre état de futur macchabée.
Sa peau a pris le teint blafard caractéristique de la mort. Il faut se rendre à l'évidence, il est bel et bien mort le bouffon. La Mort a fini par lui clouer le bec. Définitivement.

Regardez-le comme il fait piètre figure à présent qu'il est passé de l'autre côté... Finies les fanfaronnades, finies les hâbleries, les grosses farces, les bravades, les joyeuses railleries... Il est mort le bouffon. Bel et bien mort. Maintenant c'est lui qu'on plaint. Il fait pitié à voir en cadavre échevelé, déguenillé, tordu comme un pantin brisé. Pas très joli à regarder. Il n'aura pas eu le dernier mot cette fois : il avait la Camarde pour détractrice.
Maintenant on va le mettre en terre. La cérémonie est vite expédiée. Ca y est, sa dépouille est dans les entrailles de la terre.
On va pouvoir continuer à se lancer en paix des fleurs et des roses guimauves à la figure. Parler entre nous de tout et de rien, de la météo ou de Tartempion... Mais plus de ce diable d'Izarra !
Sans lui on va peut-être s'ennuyer. Quand même, il risque de nous manquer le bougre... Allez, adieu Raphaël. On t'aimait bien tu sais... Tu es parti rejoindre tes chères étoiles, alors bon voyage dans ton éternité.
Adieu et bon débarras !
152 - La grâce vaut mieux que le mérite
En dépit des faits intégrés, admis et universellement applaudis de la Révolution et du caractère de plus en plus impopulaire et irréaliste de mes points de vue sur les choses et les hommes de ce monde, ma sensibilité de chevalier me pousse à demeurer attaché à l'appropriation par l'élite aristocratique de la culture, de l'Art, des connaissances, de la science.

Je suis pour le non-partage des richesses immatérielles avec la masse. Transporter des cours universitaires jusque dans les bidonvilles pour instruire des illettrés est un non-sens, une mesure faussement humaniste. L'on voudrait donner accès aux études à n'importe qui, à des gueux, à des roturiers ? Le rôle de ces exclus de la culture est de faire valoir la générosité des chevaliers de mon espèce caracolant sur leurs beaux chevaux blancs.

Les prolétaires sont faits pour être pris en pitié par les âmes nobles qui leur font de temps à autre l'aumône avec condescendance. Là est le véritable humaniste. Je suis opposé à l'iniquité de la "méritocratie".

Seul "l'état de grâce" a du prix à mes yeux.

Le mérite a ses limites. Celui qui par son travail, son courage et ses vertus accède à certaines richesses, à quelque palme se hisse injustement au-dessus des autres prétendants au bonheur, au confort, à la justice. Et de quel droit celui qui est né plus talentueux, plus courageux, plus vertueux que les autres s'accaparerait-il les richesses de ce monde ? Les bandits, les idiots, les paresseux ont aussi un droit de jouissance inné sur les biens de cette Terre. Ne sont-ce point des êtres humains comme les autres ? A ce titre ce droit leur est acquis.
La grâce élit des têtes sans distinction de classe ou de mérite. C'est un principe divin, gratuit, poétique et par conséquent infiniment juste et beau.

C'est précisément l'esprit des chevaliers.
153 - Les poètes du vent
De nos jours l'art poétique s'est démocratisé en bassesse et incompétence. Et, se répandant dans toutes les sphères du possible (de la plus inepte à la plus insane, de la plus populaire à la moins honnête, de la plus minuscule à la plus infâme), la poésie est devenue prétentieuse, soporifique, creuse.
Et pour lui donner plus de poids, un cachet, bref pour faire impression sur les imbéciles, on la fait comiquement hermétique. Là où je ris, d'autres s'extasient. Ou feignent de s'extasier. A moins qu'ils ne croient vraiment à la valeur de ce qu'ils lisent, dupés par l'imposture du verbe mis en vers sous les plus ridicules prétextes.

Ici on chante le ciel bleu et les oiseaux, mais on les chante dans un langage parfaitement abscons. Là on peint l'imaginaire "émoi cosmique" issu de la cervelle la plus ordinaire qui soit, et c'est grotesque, pitoyable.
Ainsi l'art poétique a été si dévalué qu'un simple, inoffensif ciel bleu devient chez le poète une affaire d'état ou un enjeu phraséologique aux conséquences infinies... Ou bien la plus insignifiante des humeurs tourne, sous la plume d'immatures auteurs, au raz-de-marée verbeux.
Nul ne sait plus discerner l'art véritable des simples gammes que fait sur son piano l'élève qui a encore tout à apprendre de la musique. Un quidam improvise selon son intuition maladroite sur le clavier : il en sort du bruit et les ânes applaudissent... Ils n'entendent eux-mêmes rien à la musique mais ils applaudissent quand même, trop heureux de pouvoir ajouter du bruit au bruit, histoire de s'exprimer eux aussi, à leur manière, dans cette cacophonie générale.
Chacun s'exprime avec ce qu'il possède : pour certains ce sera avec le vide, pour d'autres ce sera en tapant des mains. Remarquons que les premiers offrent un écho aux seconds, sachant que le vide fera toujours résonner le moindre son.

Surtout lorsqu'il émane de cloches.
154 - Un directeur d'institution bien naïf
Madame,

J'ai pris connaissance avec un grand mécontentement de votre lettre. Ainsi vous prétendez que les jeunes filles de cette digne institution religieuse que j'ai l'honneur de diriger s'adonnent à la luxure la plus éhontée ? Vos affirmations choquent la morale, Madame. Vous vous faites ici l'écho de rumeurs parfaitement infondées, de ragots infâmes sans doute diffusés par les ennemis de la religion.
Comment avez-vous osé m'écrire de telles choses, vous qui êtes pourtant une ancienne pensionnaire de cette institution ? Est-ce donc là le résultat de la saine éducation prodiguée aux jeunes filles de bonnes familles entre ces murs choisis ? Vous corrompez l'éducation honnête que l'on vous a donnée en ces lieux Madame.

Vous ne faites pas honneur à vos précepteurs Madame, en prétendant avec autant d'impudence que derrière les murs de cette institution nos Demoiselles se livrent à un commerce immoral avec des débauchés... Vous faites preuve d'une bien grande effronterie pour oser affirmer avoir vécu de telles turpitudes au temps où vous étiez chez nous, et jamais l'on a vu chez nos sages et vertueuses Demoiselles semblable impertinence, ni pareille démesure dans la licence, ni telle outrance dans le langage !
Aucune jeune fille bien élevée ne songe, sachez-le bien Madame, à des choses aussi horribles, aussi répugnantes et aussi impies que ces chimères libidineuses que vous avez évoquées. Et s'il en est quelques-unes qui évoquent de temps à autre quelque galant jeune homme ou bien tel Monsieur entr'aperçu et qui avaient une belle prestance, croyez bien Madame que c'est toujours en termes honnêtes. Jamais les propos entendus ne dépassent les limites bienséantes du coeur, et les pensées elles-mêmes, pourtant secrètes, ne vont pas au-delà, j'en suis persuadé, du discours public et platonique.
Lorsqu'une de ces honnêtes Demoiselles dont j'ai la charge s'émeut vivement au nom de tel ou tel visiteur étranger de l'institution, c'est soit à cause de sa belle toilette (à entendre certaines), soit c'est au nom de l'épée qu'il porte au côté. Curieusement ces épées sont très souvent un vif sujet d'émoi chez nos jeunes filles. Simple lubie juvénile, bien innocente ma foi.
Bref, soyez certaine Madame qu'aucune de ces Demoiselles ne songe à mal en ces circonstances. Mes élèves me sourient de manière bien innocente, lorsqu'elles me parlent de l'épée de tel ou tel visiteur, et je les laisse toujours aller s'ébaudir ensemble comme des enfants derrière les murs de notre chapelle, ne leur interdisant même pas de prendre la main à ces visiteurs impromptus, tant ma confiance en leurs vertus est grande. Ces étrangers de l'institution sont devenus des habitués d'ailleurs (je les connais bien à force de les voir, et ils sont plus amis qu'étrangers, comment pourrais-je les soupçonner ?).
De leurs chastes divertissements, ces Demoiselles me reviennent chaque fois apaisées, sereines, comme épanouies. Cela m'inspire d'ailleurs les meilleures certitudes quant à leur avenir conjugal. Ce seront des épouses honnêtes et ignorantes au jour de leur légitime hyménée car bien accompagnées aujourd'hui.
Avec quelle charmante naïveté elles évoquent les épées de ces Messieurs ! Elles me racontent qu'elles n'ont de cesse de les toucher, de les caresser (il faut dire que certaines sont ouvragées avec art), voire même de les baiser... C'est à rire de bon coeur tant c'est frais, touchant, charmant ! Je crois bien que toutes les jeunes filles de l'institution ont déjà goûté aux épées de ces prestes moustachus galonnés. Comment pouvez-vous donc raconter qu'il se passe chez nous toutes ces horreurs en rapport avec la chair ? Cela ne se peut, Madame.
Cela est vraiment touchant de voir à la fin de la récréation vespérale ces Demoiselles revenir de derrière les murs de la chapelle, où je les laisse jouir un peu de leur liberté, si restreinte le reste du temps (pensez donc, ce sont des pensionnaires cloîtrées toute l'année à l'institution)... Elles me reviennent à chaque fois les yeux ravis, le sourire aux lèvres et les habits biens mis, consciencieusement réajustés et... Et ma foi c'est curieux à vrai dire... A présent que j'y songe...
Certaines ont des brins d'herbes dans la coiffe, d'autres des mèches folles qui sortent du chignon et presque toutes ont l'haleine singulière... Mais suis-je bête !
Tous ces signes, ces symptômes ne peuvent tromper : c'est la preuve qu'elles ont joué à colin-maillard ou à je ne sais quel autre jeu d'enfant, et que prises dans ces espiègleries, ces farandoles et tourbillons qui siéent à leur jeunesse, elles n'ont point vu la racine malencontreuse ni pris garde à la pomme trop mûre cueillie à la hâte, dans la fougue de leur âge (il pousse nombre d'arbres fruitiers derrière la chapelle de l'institution), gâtant ainsi leur fraîche haleine... Omettant se s'essuyer après avoir croqué le fruit et l'avoir savouré en toute innocence, leur haleine exhale naturellement quelque effluve superflu.
Enfin bref, l'important est que ces galants visiteurs qui rendent parfois visite à nos jeunes filles leurs changent les idées avec leur épée (ces jeunes filles ont vraiment d'étranges centres d'intérêt, j'en conviens, mais c'est là un mystère que je ne suis pas encore parvenu à percer chez elles).
Maintenant n'allez plus m'inventer, Madame, d'odieuses considérations. A la lumière de ce que je vous ai relaté, constatez que les évocations libidineuses sont étrangères de mes élèves et qu'elles sont vôtres uniquement, parce que votre âme est perturbée, parce que votre chair a des penchants contre-nature, et parce que le péché semble vous plaire, Madame.
Adieu Madame, et laissez-moi me consacrer à l'éducation des jeunes filles que m'ont confiées les meilleures familles du pays. Je suis trop lucide pour ne discerner que piété, pureté et jolies pensées dans le regard de ces Demoiselles.
Tout le reste, ce sont vos vues mensongères Madame. Ce sont vos vices, et rien que vos vices.
155 - Un cadeau pour la Camarde
Madame la Mort aux beaux yeux noirs m'a prêté sa faux, sa belle faux sonore qui crisse quand elle tranche. Avec cet instrument jardinier magistral, j'ai eu l'idée de raser les herbes folles qui s'élèvent hardiment de mes terres : ronces des concessions, chaînes du quotidien, épines du prosaïsme, vanité du paraître. Je dois couper tout cela. Rien ne doit dépasser ma cheville.
Il faut que je sois le maître chez moi. Il me faut soumettre à ma loi la flore que je foule. Du matin au soir, tout doit donner l'impression que je domine. Sous le poids inconsidéré de mon ombre qui passe, la tige pimpante ploie jusque dans la poussière. Si elle a l'audace, la folle, d'ériger la tête, impitoyablement je la lui ôte.
Madame la Mort m'a prêté sa belle faux qui crisse, et j'ai mis un peu d'ordre sur mes terres. Toute la sainte journée mon bras a fait sa besogne. Arpentant des heures durant les étendues de mon domaine, j'ai amassé l'herbe rebelle vaincue par le fer justicier. De ce foin de géhenne j'ai fait une meule. Puis j'ai engrangé.
Et le jour ou légitimement Madame la Mort est venue reprendre son outil, me demandant au passage de prendre ma vie, au lieu de lui remettre cette dernière, trop chère à mes yeux, je lui ai fait don de mon ivraie. J'ai côtoyé la grande Dame et me suis montré plus rusé qu'elle : je l'ai regardé repartir croulant sous le poids de mon offrande.
Depuis ce jour Madame la Mort aux yeux si noirs, si profonds ne m'a jamais plus importuné. Je ne songe plus aux ronces : emportées par la Faucheuse ! Exorcisées !
Voilà pourquoi aujourd'hui je suis encore de ce monde, plus vivant que jamais, le coeur léger. Plus fort que la mort, plus fort que les rêves qui se brisent contre la dureté du quotidien, c'est l'amour que je porte aux étoiles.
156 - On m'a reproché d'avoir dit "Nègre"
Un détracteur, sans doute pétri d'un humanisme bien sirupeux, m'avait reproché d'avoir employé le terme "Nègre" pour désigner un Africain à peau noire, et voici ce que je lui ai répondu :
Sachez, inconséquent Monsieur, que la négritude n'est point une déchéance. Il n'est pas offensant d'user de ce terme pour désigner mon semblable descendant de Cham. L'espèce nègre est une espèce noble, comme toutes les espèces humaines. Auriez-vous mieux aimé que j'emploie le terme "black" pour faire jeune, pour faire moderne, et être en même temps lisse, docile, bovin dans l'esprit ?
Je ne saurais succomber aux phénomènes très à la mode de "gentillesses" faussement respectueuses, comme ces mots qui édulcorent les Nègres et les éclaircissent, pour en faire des presque Blancs (voyez Mickaël Jackson, il a pris au pied de la lettre cette manie d'édulcorer, de "dénoircir" les Nègres, et c'est grotesque, pitoyable - mais il est libre de se faire blanchir le visage si cela l'amuse, je ne vais pas lui interdire de dépenser comme il l'entend ses millions de dollars).

Quant aux nains, que croyez-vous donc qu'ils sont ? Des Gulliver, des sportifs de haut niveau, des champions de hockey sur glace, des basketteurs professionnels ? Et les vieux moribonds, que sont-ils pour vous ? Des nouveau-nés pleins de santé et qui ont la vie entière devant eux ? Allons, un peu de maturité, et de bon sens ! Ne soyons pas comme ces précieuses ridicules pleines d'une affligeante sensiblerie citadine et séniles avant l'âge.
Un peu de virilité, que diable ! Sinon la mort et la souffrance n'existeront plus du tout, puisqu'on les désignera du bout des lèvres, du bout des doigts, et les hommes ne seront jamais adultes. On en est arrivé à emprunter des chemins tortueux pour désigner les moribonds, comme si on voulait à tout prix se voiler la face devant la réalité. "Personne en fin de vie", dit-on à leur sujet de nos jours... Alors pourquoi pas "individu ayant involontairement accédé au degré le plus élevé de forme physique défaillante" ? Et pour les Nègres, pourquoi ne pas les désigner (pour ne surtout pas parler de leur négritude, si offensante quand on la nomme de manière trop évidente...) de cette manière-là : "personnes issues des terres blacks situées dans le continent au sud de l'Europe" ?
Cessez donc, vous les pauvres anonymes, d'être des victimes du nivellement culturel mondial, ne soyez pas des produits, des robots, des singes mimant les modèles imposés. Réfléchissez, inventez, soyez créatifs, soyez riches de différences, soyez critiques, soyez libres.
Soyez des hommes.
157 - Je défie un piètre rival
Monsieur,

Je me targue, me vante, m'honore d'être un oisif, un esprit bourgeois, un hypocrite, un lâche, un profiteur. Mais je suis également un seigneur, contrairement à vous qui n'êtes qu'un vil serviteur incapable de me défier, de me toiser dignement. Vous faites partie de ce vaste et ordinaire troupeau sans coeur et sans hargne pour qui les politesses valent mieux que des coups d'épée. Je suis un Cyrano plein de morgue, de superbe, de panache et je suis toujours prêt à passer au fil de ma plume les gens banals de votre espèce qui ne savent écrire que des choses banales, mille fois entendues, et donc sans intérêt aucun pour un bel esprit digne de ce nom... Je vais vous donner une bonne leçon. Je vous prouverai que je suis ce que je prétends être : la chose la plus passionnante qui soit au monde. A mes yeux, bien entendu. Cela vous changera certainement de vos écrits nombrilistes et locaux qui ont le défaut immense de me déplaire.
158 - Un poète sans coeur
En vérité je vous le dis, dans l'existence je n'aime véritablement qu'une chose, qu'une étoile, qu'un idéal : la Poésie. Autrement dit le rêve, les humeurs pures et délicates de l'esprit, la lueur bleutée de l'amour spirituel, la beauté gelée de la mort, la beauté glacée des chastes amours, la beauté froide des esthétiques émois, et accessoirement, la laideur des femmes et le charme suranné des bossus.

Ma mie n'est après tout qu'une des réductions terrestres de mes plus pures aspirations célestes. Et, tel un cloaque clos, son hymen certes encore inviolé mais voué aux plus infâmes turpitudes de la chair, ne me rappelle finalement que les bassesses terrestres auxquelles, fondamentalement, je n'aspire pas.
L'amour charnel n'est plus une science ni un art pour moi, mais plutôt un exercice quotidien purement hygiénique, strictement alimentaire, essentiellement animal. Comme le boire et le manger : rien qu'un des plaisirs profanes qu'il nous est donné de connaître en cette vallée de larmes. C'est dire que je me suis assez vite lassé de ces espèces d'ennuyeuses formalités nuptiales... J'ai fait le tour de ma mie, et à présent je n'aspire plus à accéder aux sommets de sa chair flatteuse, mais à ceux de son esprit. Et à travers cette quête assez anecdotique des beautés de son âme, à la Poésie suprême qui siège ici et partout et que l'on nomme communément "Cosmos".
Je suis une âme presque désincarnée, un feu follet, une pierre de lune, et j'erre déjà dans les hauteurs cosmiques de l'Harmonie suprême. La Poésie m'a éloigné de mon morne chemin terrestre, et m'a davantage rapproché du divin.

J'aime oui. J'aime en égoïste, en esthète et en froideur. Et qu'aimé-je donc si impérieusement et plus chèrement que mes frères humains ?
Rien d'autre que la Lyre.
159 - Le plus grand poète doit faire dans les deux mètres
Je ne saurais concevoir la poésie comme un émoi pour élite, prétentieux, à la Chateaubriand. Je crois moins aux sentiments littéraires élevés, finalement assez loin de l'authenticité de l'homme ancré dans le quotidien, qu'aux sentiments plus courants certes moins élevés (face aux académiques panthéons d'airain) mais plus proches sur le plan humain.
N'oublions pas que la culture n'est jamais qu'un artifice de l'esprit dans une civilisation donnée et qu'elle n'a aucune valeur sur le plan spirituel. La littérature, ça n'est finalement qu'un bagage terrestre, social, horizontal. Nul besoin d'être un lettré pour être dans la vérité. La poésie de Rimbaud ou de Hugo n'a aucune valeur chez les sauvages d'Amazonie.
Ma définition de la poésie n'a rien à voir avec celle des exégètes compassés comme le furent Aragon et Cocteau, artificiels à force d'érudition, monstrueux à cause de leur distance avec la masse ignorante.
La poésie c'est selon moi, tout simplement, tout bêtement et tout "prosaïquement" une certaine pureté de l'âme. Il ne suffit pas de savoir versifier sur le plan technique pour être poète. Mais on n'est pas pour autant poète en ne sachant pas versifier.
La versification n'est que le caractère formel, temporel, académique de la poésie, elle n'a qu'une valeur strictement littéraire : c'est beau parce qu'on sait lire, écrire, qu'on a une culture livresque. Les mots mis en vers ne peuvent émouvoir que des mortels sachant lire, donc des êtres limités par leur culture, leurs oeillères académiques. Ce qui émeut les âmes de manière universelle a beaucoup plus de valeur : là est la véritable poésie.
Les étoiles, la Lune ou la forêt sauvage ont certainement remué beaucoup plus d'âmes vierges de toute pollution culturelle que tous les vers compliqués des milliers de "poètes" que la Terre a portés à travers toutes les civilisations.
Après tout le véritable poète est celui qui sait atteindre les étoiles du ciel ainsi que l'âme de son prochain. Tout le reste n'est finalement que de la forme et non du fond.

Autrement dit de la pure, stricte et vulgaire littérature.
160 - La plume et le plomb
C'est un grand péché à mes yeux que de se faire ennuyeux auprès de son lectorat. Je blâme les auteurs ennuyeux plus soucieux de se plaire à eux-mêmes ou à leurs pairs que de se montrer plaisants à leurs lecteurs. Ce qui est fort méchant. Une bonne littérature, c'est une littérature qui touche la sensibilité. Et non l'intellect.
Vaine littérature que tous ces sujets prétentieux traités avec une gravité ridicule ! Ennuyer le lectorat avec des mots comme des enclumes, quel crime ! Un auteur qui prend des airs d'universitaire pour ajouter du crédit à son texte austère, ça apportera certainement un peu plus de lustre à ses lauriers, mais pas nécessairement au texte lui-même.
Ecrire des oeuvres ennuyeuses est un exercice certes fort plaisant pour l'écrivain, surtout si, tout pénétré de son importance il se prend au sérieux comme tout coquelet digne de ce nom. Las ! Les oeuvres graves souvent sont profondément soporifiques. En général le volatile à la plume pesante est pétri d'un orgueil tout parisien, et sa crête est d'une distinction formelle. Ce qui est une grave faute de goût.

Auteurs, mettez-vous à la place de vos lecteurs, séduisez-les avec votre beau panache, non avec vos pieds. Amenez-les à votre cause tout en légèreté, fantaisie, poésie et non avec de gros marbres intellectuels. Le vrai écrivain -qui par définition est poète- doit les prendre entre ses ailes et les emporter loin du quotidien prosaïque, non les assommer à coup de pierres, fussent-elle taillées en forme de grosses gélules. Quoi de plus contre-nature que de servir des cailloux en guise de nourriture aux êtres sensibles que sont les humains ?
C'est flatter leur orgueil que de prendre les lecteurs pour ce qu'ils ne sont pas : de purs intellectuels. Les gens sont des hommes, des humains, autrement dit des êtres sensibles, des enfants souvent, avant que d'être de purs esprits épris de littérature sèche. La plupart des auteurs se complaisent dans leur fatuité étalée avec des manières solennelles sous prétexte de littérature... Ha ! Ce fameux besoin d'écrire, impérieux, essentiel que l'auteur compare volontiers à une respiration vitale du haut de son minuscule perchoir de plumitif qu'il prend pour un piédestal !
Parmi ces malades de l'ego, les plus atteints publient sans complexe chez la "Pensée Universelle". Ces auteurs-là écrivent pour faire des livres. Ils écrivent pour la poussière et non pour les étoiles. C'est ce qui différencie le vrai écrivain, chantre des mots, et le faiseur de livres, simple "remplisseur" de pages. Heureusement pour ces derniers, il se trouve des lecteurs assez sots pour les lire.

Dans ce rapport auteur-lecteurs notons qu'il ne suffit pas à l'écrivain de posséder une plume de choix, encore faut-il que ses lecteurs aient le talent de la lecture.
Bref, le talent de l'écrivain consiste à plaire, séduire, émouvoir, enchanter les coeurs comme les esprits, non à tenter de faire ployer sous le fardeau de la pensée sèche, dure, le si fragile roseau humain qui n'aspire fondamentalement qu'à rêver.
161 - Des ailes dans la tête
Je me dresse contre la tyrannie des lieux communs : il est vrai que je fais l'apologie de ce qui déplaît en général dans la pensée ambiante. Je fais l'apologie du vice, du crime, de la banalité, de la médiocrité. Cela ne signifie pas que je défends ces causes pour autant. Je défends une autre cause en fait : l'indépendance de pensée.
Ne nous y trompons pas : pourquoi tant de gens de nos jours sont écologistes, anti-pédophiles, défenseurs des animaux maltraités, etc. ? Exactement pour les mêmes raisons qu'en 1933 la plupart des Allemands étaient hitlériens : par simple mimétisme de pensée et non par personnelle et individuelle conviction. Autrement dit tous ces bons sentiments n'ont strictement aucune valeur. La plupart des écologistes sont écologistes parce que la pensée ambiante l'exige. Ces mêmes gens seraient aujourd'hui des bleus acharnés ou bien rouges convaincus si la pensée ambiante était assez forte pour les entraîner dans l'une de ces voies.
C'est fondamentalement l'absence d'indépendance d'esprit que je dénonce.
162 - Le vent de l'hermétisme
Réponse faite à un écrivain qui encensait Mallarmé.
Vous semblez faire l'apologie de l'hermétisme dans l'art, applaudissant sans l'ombre d'un salutaire scepticisme la plume absconse de Mallarmé, comme si l'hermétisme était un gage infaillible de talent. Vous dites : "plus que jamais l'hermétisme mallarméen s'impose à nous..."
Vous faites là le plaidoyer d'une cause fumeuse !
Du sable et de la poudre aux yeux que cet hermétisme de bon aloi, trop systématique pour être honnête. L'hermétisme dans l'art est une illusion prétentieuse, un tour de passe-passe malhonnête pour entrer dans la cour des grands avec rien d'autre qu'un vide pompeux et solennel.
Comme beaucoup, vous n'avez jamais fait la différence chez les auteurs entre le véritable souffle créateur de l'esprit, et le simple vent.
Ce souffle sacré est en moi. Et je laisse la brise inoffensive agiter les cheveux fous de ces poètes mal chaussés qui se prennent pour des héros, pour des chevaliers de l'esprit parce qu'ils ont hué les bourgeois un jour dans leurs vers.
Le jour où vous chanterez les petits bourgeois provinciaux, les épiciers, les fonctionnaires et les comptables, le jour où vous raillerez les temples les plus sacrés de la poésie, ce jour-là vous serez un authentique poète.
A bas Rimbaud, vive mon plombier !
163 - Les enfants : nos pires ennemis
Sachez que les enfants sont des monstres par nature vicieux, insolents, bêtes et méchants. Ce sont des infirmes de l'âme : chez eux le démon a une facile, fatale et funeste emprise. Le larcin, le mensonge, l'impureté, le désordre leurs sont choses naturelles, coutumières. Il convient donc de châtier très durement les moindres écarts de la gent puérile.
Par exemple vous n'omettrez point, vous les parents sévères mais justes, de mettre au goût du jour chez vos enfants les corrections corporelles les plus austères, et ce dès leur plus jeune âge. En effet, il faut habituer très tôt les enfants à la souffrance physique. C'est une excellente méthode éducative.
Ainsi vous éviterez de laisser se développer leur goût naturel pour la mollesse, le vice, la gourmandise, la luxure. Et vous tuerez dans l'oeuf toute tentative d'extériorisation de tendresse. Faut-il vous rappeler que le désir de tendresse chez les enfants est l'expression de leur faiblesse, de leur débilité physique et psychologique ? Le désir de tendresse chez les enfants est un désir évidemment très puéril, donc stérile, imparfait. C'est avant tout l'aveu de leur grande immaturité.

Aussi, je vous le dis : méfiez-vous par-dessus tout des enfants. Si vous commencez à les choyer, ils finiront tôt ou tard par vous perdre. Apprenez-leur dès leur plus jeune âge le goût amer de la badine, et vous en ferez de parfaits citoyens, de dignes fils de Dieu, d'irréprochables chrétiens.
164 - Le paradoxe de l'oeuf et la poule : la solution
Pour répondre à une question évoquée en d'autres lieux, sachez que l'oeuf (autant que la poule) est apparu de manière spontanée. L'on appelait cela au dix-neuvième siècle "LA GENERATION SPONTANEE". L'oeuf et la poule sont deux fruits vivants issus d'un même miracle nommé "MAGIE".
La magie explique beaucoup de choses en bien des domaines. De plus elle a l'immense avantage de ne pas nous obliger à nous poser des questions trop embarrassantes, voire insolubles. N'avez-vous donc jamais entendu parler des alchimistes, des astrologues, des sorcières, des guérisseurs, des diseuses de bonne aventure, des charlatans même ?
Ces gens-là savaient vous donner des explications avec beaucoup de sérieux et à grand renfort de chapeaux pointus parfois, moyennant quelques humbles piécettes en or. Avant Newton, avant Galilée, avant Darwin, on croyait à la science héritée des certitudes millénaires. Sur le plan des connaissances tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes en ces temps bénis : il y avait les érudits, jaloux de leur savoir, et les ignares, admiratifs devant ces mages détenteurs de la Vérité.
Parmi ces ignares, certains étaient prêts à se délester d'une partie de leurs richesses pour en connaître davantage auprès des magiciens sur les mystères de la génération spontanée ou de l'attraction universelle exercée par les génies invisibles.

Génération spontanée, soleil tournant autour d'une galette terrestre et non d'un globe, attraction terrestre expliquée par les génies invisibles séjournant sous le disque de la terre, etc. Il serait temps de réhabiliter quelques bonnes vérités scientifiques des temps passés...
165 - Ma fierté d'être
Vous me dites orgueilleux parce que j'ai "l'insolence" de ne pas m'effacer devant ces icônes mortes que sont tous ces auteurs que vous encensez à longueur de temps.

Ces sortes de légendes à qui vous attribuez implicitement de la valeur surtout par la seule et sotte vertu du temps qui passe (le temps semble bonifier le souvenir des morts illustres), ces idoles que vous semblez adorer de manière imbécile parce que dès l'école primaire on vous a appris à vous incliner devant des faux dieux institutionnalisés par le saint Enseignement National, ces bergers prétentieux de la cause littéraire et philosophique que vous ne suivez de toute façon pas soit par manque de coeur, de talent, de loyauté ou de constance, bref tous ces maîtres à penser et à écrire qui vous volent votre personnalité, ne sont en définitive que des morts qui, à cause de votre intime et directe complicité, usurpent votre droit à être ce que vous êtes.
Et qu'êtes-vous donc ? Je vous le dis en vérité, vous n'êtes ni plus ni moins que ces petits dieux du panthéon littéraire et philosophique que vous chantez sans cesse, parfois sans rien comprendre à leurs "paroles d'évangile" (comme par exemple certains des vers "rimbalesques"). Mais vous ne la savez pas ou ne voulez pas être reconnus comme tels, trop humbles que vous êtes pour vouloir être autre chose que des éternels petits.
Vous vous croyez beaucoup moins que ces modèles officiels de la culture classique et vous complaisez dans cette respectable et si valorisante misère de l'être, en indécents et incorrigibles modestes que vous êtes ! Vous mettez tant de fierté à n'être que les "adorateurs" de vos augustes aînés...
La société aime les gens modestes comme vous. Vous n'osez pas défier les dieux narquois (gens déifiés bien malgré eux...) de ces temples arbitraires, et la Société des gens de Lettres vous est reconnaissante de votre humilité qui assied encore plus son prestigieux mais mensonger monopole (le monopole de la prise de parole dans les salons littéraire).
Rimbaud, Pascal, Descartes, Montesquieu, rien que des noms de prestige qui vous impressionnent et que vous ne songeriez jamais à railler au nom de votre si précieuse, si chère et impénitente modestie... Mais toutes ces belles gens ont précisément prôné la légèreté, la liberté et le courage de penser par soi-même, l'humour (si salvateur !), l'esprit critique, bref la SOUVERAINE INTELLIGENCE, celle qui vous fait tellement défaut ici !
Est-ce mon extraordinaire assurance qui vous irrite tant, ou bien simplement mon incommensurable et si inattendu bon sens ? Vous, vous n'êtes sûrs que d'une chose : de votre moindre valeur, de votre statut de moutons, de suiveurs, d'adorateurs, de serfs...
Les vrais seigneurs de ce monde ne sont pas les gens dénués de digne assurance, de virile certitude, d'indispensable fierté comme vous, mais ceux qui, comme moi, savent tenir tête aux héros. Et cela au nom de rien d'autre que de leur inaliénable, incorruptible et définitive fierté d'être ce qu'ils sont. Nulle lumière de l'esprit, si prestigieuse soit-elle, ne m’empêchera de briller comme l'étoile que je suis.
Sachons rendre un juste hommage à tous ces empereurs de la Pensée et des Arts qui nous ont précédés, certes. Mais César, parce qu'il est César, ne pourra cependant jamais m'empêcher d'être ce que je suis. Ni de me faire de l'ombre. Une pyramide, si haute, si colossale, si durable soit-elle, n'a pas la vertu de rendre moins glorieux un astre.
Je suis cet astre. Demeurez ces ternes personnalités si vous le souhaitez, mais de grâce, laissez-moi m'enivrer de mon propre éclat.
166 - Les gueux et le noble
Détracteurs, détractrices,
Auriez-vous préféré que je sois lisse, plat, fade, gentil et mollement aimable avec vous tous, à la manière des mondains de la plume qui, curieusement et comme par hasard, trouvent toujours dignes d'intérêt les livres de ceux qu'ils ont en face d'eux ?
Auriez-vous préféré que je vous parle de la pluie et du beau temps littéraire en ces semblables termes que vous usez ordinairement, c'est-à-dire avec le bout de la plume, avec des précautions puériles et ennuyeuses ? Auriez-vous mieux aimé que je vous parle de mes dernières lectures, que je vous dise que tel ouvrage paru est intéressant, que tel autre est moins intéressant et que le monde littéraire va son train-train avec ses hauts et ses bas, le tout arrosé d'un inoffensif nuage de lait dans le propos ?
Le débat, vous le préférez au vitriol ou à l'eau de rose ?
J'ai déjà assassiné le "Bateau Ivre" de Monsieur Rimbaud en cette société si peu choisie. J'ai encore fustigé cet imbécile de Beaumarchais avec son "Figaro". J'ai également dénigré quelques éminents érudits détenteurs d'un savoir encyclopédique et hermétique. J'ai ridiculisé les poètes, encensé les bourgeois, fait l'éloge de la richesse, de ma particule, du vice et du crime. De ces charmants sacrilèges j'attendais quelques beaux duels, des salves de haute volée, de martiaux coups de plume, terribles, historiques.
Je n'ai récolté que des bêlements, des aboiements et des beuglements. Voire des cancans.

Mais rien qui ressemble encore à quelque chose de "littéraire". C'est que faire la basse-cour est chose aisée pour de communs volatiles dénués de panache, tandis qu'atteindre les nues est une bien plus difficile affaire. Entre la plume du dindon et celle de la noble créature de Léda, il y a tout un monde.
Que fais-je donc dans ce poulailler ? Continuez à caqueter tous sur mon compte. Je me réserve pour moi le chant final du cygne.
167 - Ma très haute piété
Réponse faite à un Témoin de Jéhovah prosélyte.
A vrai dire je me fiche un peu de savoir ce que c'est que, par exemple, la Sainte-Trinité : ce sujet à la réponse insoluble n'offre aucun intérêt pour une âme aussi légère et frivole que la mienne. Mes préoccupations sont moins poussiéreuses que ces vanités toutes théologiques, glacées et sévères.
D'ailleurs je crois me souvenir que les Témoins de Jéhovah ne reconnaissent pas la Sainte-Trinité, ce qui est déjà un signe de grande hérésie. Je me fiche en effet de savoir ce qu'est exactement la Sainte-Trinité, en revanche je sais qu'il faut y croire dur comme fer pour être reçu dans les salons du Vatican et y déguster des petits fours. C'est ce qui me préoccupe le plus en définitive : faire bonne figure aux yeux de mes pairs.
C'est ça finalement la religion : juste une affaire de dogmes. Personnellement j'ai pris le parti des dogmes mondains, plutôt que ceux de l'austérité, de la chasteté et de l'économie de plaisirs. En bon sybarite que je suis, je vous invite d'ailleurs à m'imiter dans cette démarche essentiellement esthétisante. Les plaisirs usés à bon escient, sans excès mais sans culpabilité non plus, rendent le coeur de l'homme moins sec, les pensés plus humaines, à l'image de la musique qui adoucit les moeurs.
Les religions nous conseillent de ne pas user des plaisirs, mais que nous promettent-elles finalement ? Rien que des plaisirs éternels. Chez les musulmans les justes pourront même forniquer tout leur saoul avec des vierges destinées à cet effet. Dans leur paradis la satisfaction la plus primaire des sens est promise... Dans leur paradis encore, et dans le nôtre aussi il me semble, coulent ces fameuses rivières de lait et de miel.
Sur cette Terre je ne fais finalement qu'annoncer le paradis à travers mes exemples apparemment impies.
168 - Le salut de l'esprit par l'artifice
Je prône des valeurs artificielles, fabriquées de toutes pièces par la culture. Ce qui est issu de ce genre de pure culture est éminemment raffiné, élevé, sophistiqué : un signe de grande civilisation en fait. Seuls les sauvages sont proches de la terre. Les êtres évolués sur le plan culturel comme les aristocrates, les snobs, les mondains et autres piliers de salons vivent dans un monde d'artifice. L'artifice est le propre des gens évolués, lesquels sont détachés des préoccupations domestiques et blasés de tout avec élégance.
Je me réclame de cette civilisation superficielle, artificielle et surfaite.
169 - De la poussière pour atteindre le Ciel
Mademoiselle,

Je vous ai aimée dans la clarté sereine d'un humble vitrail d'église.
A l'heure où je vous écris, à peine sorti de cette église, je me sens intimement uni à vous, illuminé par le souvenir de cette pauvre clarté. Je vous ai rejointe dans les hauteurs pures de l'âme en éveil, là où s'exprime l'amour plein d'éclat. Laissez-moi vous raconter...
J'étais seul dans cette église triste, assis sur un banc, attentif au jeu étrange de la poussière dans un soudain rai de lumière. C'était le croisement de deux mondes. La lumière d'en haut descendue à la rencontre de la poussière issue de la terre pour former ce brouillard ne matérialise-t-elle pas l'esprit vivant, l'âme mouvante ?
Comment de simples particules de poussières dans un rayon de soleil dévié par un vitrail anodin pouvaient-elles remettre en question tant de certitudes terrestres, faire bouger des montagnes d'habitudes matérialistes ? Ces choses apparemment insignifiantes me remuaient profondément cependant. Pas un bruit ne se faisait entendre dans l'église.
Le calme était solennel, la fraîcheur apaisante. Dehors les feux de l'astre accablaient la petite cité. De loin en loin j'entendais le passage des voitures sur la route, comme si elles n'étaient plus que de vagues intruses. Puis je ne les entendis plus. Elles ne faisaient plus partie de mon monde : j'étais déjà loin.
Alors, toujours assis sur le banc, imperceptiblement mon visage s'est retrouvé baigné dans ce bain de poussière et de clarté. Les particules tourbillonnaient autour de ma tête comme des étincelles argentées. Je me suis senti soudain emporté, corps et âme, en direction du rayon de lumière devenu irradiant. Et, perdant subitement tous repères, j'ignorais si j'étais encore dans l'église. Les particules de poussière se transformèrent peu à peu en des feux plus consistants, ralentirent leurs mouvements fébriles, s'éloignèrent les unes des autres, et je m'aperçus bientôt que je baignais dans une pluie d'étoile...
Je me retrouvai au coeur du cosmos.
Un silence majestueux régnait dans l'espace. Les étoiles étaient d'une beauté inouïe, elles brillaient d'un éclat inédit. Chacune d'elles formait un point éclatant d'une extrême pureté sur le fond noir, infini du ciel. Une paix immense m'envahit. Puis, venue du fond de ce ciel magnifique, une lueur se forma.
Elle apparut, d'abord floue, puis de plus en plus limpide, légèrement bleutée. Lentement, elle se mut en ma direction. Elle s'approchait. Et plus elle s'approchait, plus je sentais la fusion imminente entre cette lumière et moi. Et plus je sentais cette fusion sur le point de s'opérer comme une nécessité, une vérité, plus je vous reconnaissais à travers cette lumière.
Nous nous fondîmes l'un dans l'autre.
La rencontre fut foudroyante, éblouissante, cosmique. Divine. Nous accédâmes à la Vérité suprême en un éclair. Et chacun de nous vit dans l'autre le reflet de l'Eternité.

Je me suis réveillé sur le banc de l'église. M'étais-je évanoui, endormi ? Avais-je rêvé ? Je sortis de l'église, songeur, pour me retrouver sous un soleil aveuglant. Et je m'en allai.
J'ignore si j'ai rêvé ou non, mais il y a une chose que nul n'expliquera jamais : juste avant que je ne reparte, dans l'église la poussière est retombée. Et, bien que la disposition des choses dans ces lieux sombres rende impossible une telle probabilité à quelque heure et à quelque saison que ce soit, le rayon de lumière issu du vitrail est pourtant venu jusqu'au fond de l'église frapper la tête du Christ en bois.
170 - Un défi christique
Lettre envoyée à un jeune prêtre catholique.
Mon Père,
Les dignitaires de notre Église bien-aimée se devant de montrer l'exemple à leurs ouailles, nous en convenons tous, une idée m'est venue : si nous leurs faisions passer un examen ? Une sorte d'épreuve grandeur nature à l'image de leur concret engagement sur le terrain, parmi les hommes. Au nom de la cause pie, quasiment céleste que ces hautes gens défendent, je ne doute pas que ma proposition sera accueillie avec chrétienne allégresse. Je présage que celle-ci remportera un réel succès auprès de ces membres choisis du clergé, habituellement si prompts à donner corps à leur publique piété.
Une si éloquente mise à l'épreuve ne peut se refuser. Comment douter de la valeur des éminences de l'Église ? Et qu'elles s'abstiennent pour une fois de faire les humbles : l'occasion leur est donnée de nous montrer le prix qu'elles mettent à leur cher sacerdoce.
Venons-en au fait. Ne serait-il pas séant que vous demandiez à un évêque de piétiner en public, et avec coeur, ses plus irréductibles attributs (mitre et crosse), au nom du fait que l'attribut n'est point l'essence, que l'essence vaut encore mieux que l'attribut, et que sans cette éclatante initiative aucun évêque ne saurait être crédible (le piétinement d'objets d'apparat équivalant à un glorieux renoncement des convenances ecclésiastiques) ?
Je m'explique.
Le sacrifice est un geste d’élévation, il est pur altruisme. L'amour qui se désiste dès le moindre sacrifice ne vaut guère. Gratuit, irrationnel l'amour est cependant exigeant, c’est ce qui fait son infinie valeur. Il faut concrètement mettre un prix aux choses, ne pas hésiter à mettre en pratique certains principes, exalter la portée de l’acte. C'est le principe que je défends au sujet de la mitre et de la crosse. Il ne serait pas mauvais de les faire piétiner en public par l'évêque en personne, de temps à autre, aux fêtes de Noël ou de Pâques, par exemple. Il s'agit surtout de montrer aux fidèles, qui ont toujours tendance à s'égarer, que l'essentiel n'est pas dans le sceptre du roi mais dans le coeur des hommes.
Autrement dit s'il fallait qu'entre ces deux intérêts, attribut et essence, l'un fût à sacrifier pour le salut de l'autre, ne verrait-on pas triompher la cause dictée par le choix le plus congru ?
Rien de trivial dans cette affaire, juste une banale épreuve que je ne craindrai pas de qualifier de biblique. Les évêques que je tiens pour de saintes conceptions théoriques n'en sont pas moins pécheurs en réalité, mais surtout hommes perfectibles, au même titre que n'importe quel quidam de cette Terre. Et sous leur pied vaillant au service de la vérité prendraient tout leur sens les paroles quasi christiques du Petit Prince : "L'essentiel est invisible pour les yeux."
Mon dessein n'est pas autre que de vérifier l'aptitude et la promptitude des évêques à piétiner publiquement mitres et crosses. Autrement dit, de vérifier la profondeur de leur piété, la grandeur de leur âme, le poids de leur vocation.
J’espère de tout cœur que ma proposition sera prise au pied de la lettre, que sous mon impulsion l'exemple tombera d'en haut. Soyez témoin mon Père de mon sincère, pieux empressement de voir foulées mitres et crosses par le talon de leurs légitimes porteurs.
171 - L'honnêteté de la chair
Daignez, Mademoiselle, prêter quelque attention au discours inattendu que je me suis mis en devoir de vous tenir ici, au lieu de plus accoutumés propos.
L'amitié que je vous porte est vive et constante, vous le savez. Mais je dois vous avouer que c'est essentiellement vers le siège de mes émois les moins avouables que se font sentir les effets de cette amitié. Les passions que vous avez su inspirer à mon coeur par trop sensible sont, paradoxalement, celles de la chair. Vous ne l'ignorez plus désormais. Ce commerce qui me lie à vous en devient certainement éhonté à vos yeux, cependant considérez je vous prie ces manifestations outrancières de ma virilité comme les immédiats, naturels et plus sûrs hommages qu'un ami puisse rendre à une femme de prix.
Sachez faire bon accueil à cette flamme que vous n'espériez point. Elle a au moins le privilège d'être durable, sincère.
Mais si vous estimez qu'à la proximité de votre beauté mon coeur s'est corrompu au point d'en vouloir à votre vertu, alors sachez que loin de refroidir ces feux que je vous destine, vos raisons, pour austères qu'elles fussent, ne feraient au contraire que les aviver.
Votre séant, bien plus que votre habituelle conversation, agrée singulièrement à mon coeur esthète. Quant à vos plus nobles appas, ils m'inspirent, Mademoiselle, autant de passion. Votre personne entière trouve grâce à mes yeux. Mais votre intact hymen est encore à conquérir, et c'est avec transport que j'irais vérifier la profondeur de votre piété.
Mais je vous sais sage et non corrompue. Aussi, si vous chérissez ce fragile écran de chair au point de refuser de le sacrifier en l'honneur d'un ami, je vous propose de recevoir plus à l'étroit mais avec autant de conviction l'hommage de ma ferme, profonde, impérissable amitié.
172 - New York un dimanche d'hiver
Exilé chez les Yankees, j'ai parfois éprouvé un immense ennui dans la Babylone de béton.
En hiver, sous le coup d'une lancinante averse de neige fondue ou d'une ondée mollement déversée par un ciel sans espoir, New York prend le visage morose et plombé des jours de deuil et d'ennui, qui est le visage universel des grandes villes sous les pluies de janvier.
Les rues sans soleil semblent soupirer sous la glace qui se brise, sous les pas qui s'enlisent, et les grands pans de murs qui s'élèvent de toutes parts pèsent comme des ombres démesurées sur l'âme des passants.
Les visages humains prennent alors le ton terne de la ville. Et les pierres comme les coeurs, définitivement, sont tristes.
Les têtes si hautes de New York, je veux parler des tours, soudain paraissent déshéritées, misérables. Leur majesté, leur gloire, leurs regards de géants, si fameux au soleil, s'effacent devant la grisaille immense qui s'étend, répercutée de pierres en pierres, de rues en rues, de gratte-ciel en gratte-ciel...
Des ailes sombres recouvrent ce monde qui est un univers entier depuis le Bronx jusqu'au fond de Brooklyn en passant par Manhattan et le Queens, et lorsque je longe les hauts murs de la rue ou j'habite, je me sens au bord d'une tombe sans limite.

La cité a des allures de ville de province sous l'onde froide de la saison brumale, et je sens tous ses habitants prisonniers d'un interminable dimanche aux barreaux de béton gigantesques comme l'Empire State Building. Alors je vois un peuple encerclé de gratte-ciel, recouvert de froid, de pluie, de béton. D'ennui. Les tours de New York ne me font pas rêver.
Mon éden n'est pas ici.
173 - Des pensées élevées
Quelque part à Manhattan, à côté de bouquets de tours serrées, agglutinées, lesquelles forment un véritable hérissement de béton, s'érige, semblable à un phare, une tour relativement isolée surplombant un des rares espaces encore libres de la ville. C'est une belle construction, élancée, élégante, longue et fine comme une tige, d'inspiration gothique, à l'architecture étudiée, raffinée.
Lorsque je la contemple de ma fenêtre rue Plymouth ou que je passe à proximité, empruntant le fameux pont de Brooklyn, j'aime à imaginer que je suis installé tout en haut, à l'étage ultime formé par son toit aux allures de clocher de village.
Dans cette pointe, minuscule vue d'en bas, intime comme une mansarde, secrète ainsi qu'une chambre, confidentielle telle une alcôve, je me projette, rêveur, charmé par ses sculptures de pierre et de bronze qui me rappellent les cathédrales de France. Cette tour semble vide, de haut en bas. Elle me fait songer à un donjon à l'abandon. Avec délices mon imagination m'entraîne dans les hauteurs magistrales de cette flèche... Alors les yeux fermés, le coeur léger, je pénètre sous sa toiture filiforme devenue le refuge de mon âme exilée.
Je me figure être le seul locataire de la tour, installé au dernier étage, loin du sol. Ce sol si dur, lourd, vain... Oui, j’aimerais aller là-haut, habiter sous ce faîte étroit, fuselé, demeurer dans ce cloître charmant qui trône dans les airs. Avec pour seules compagnies le vent et les nues, mes souvenirs et le ciel entier, indifférent au monde d'en bas.
Je ne serais préoccupé que par le vol des grands oiseaux qui tournoient dans le ciel de New York, au-dessus de ses cimes de pierre et de béton, et qui viennent parfois frôler le sommet de cette tour isolée.
Au haut de cette singulière érection gothique surgie du XXème Siècle, mes rêves se sont accrochés, et ma mélancolie a pris place. Mes pensées, prenant appui sur la tour qui de son doigt doré me désigne un monde céleste à gagner, s'élancent vers un infini radieux, vers un imaginaire plein d'idéal. Et lorsque le soir de ma fenêtre qui donne sur les gratte-ciel mon regard se dirige vers cette tour isolée, insensiblement s'élève au ciel le chant triste de mon âme adressant ses prières aux étoiles.
Je sais que par-delà l'océan, à Chartres précisément, une autre âme m'entend.
Cette âme, c'est vous.
174 - Les vitraux de Chartres
Dans mon imagination ardente, il est des lieux où je puis vous retrouver en toute heure. Ces endroits, véritables oasis intérieures, ce sont mes souvenirs des cathédrales. Les édifices ressurgis de ma mémoire sont mes refuges les plus sûrs en ce monde agité. C'est là, dans les tréfonds de mon âme en proie à ses plus chères réminiscences, parmi des colonnes jaillissantes, sous des voûtes élégantes à l'extrême, entre des rangées hautes de vitraux que m'apparaissent vos traits. Graves.
Désireux de fuir les bassesses de ce monde, les yeux fermés je me glisse dans l'ombre sanctifiée de cette cathédrale en souvenance pour vous rejoindre... Alors, ancré dans mes rêveries, je laisse libre cours aux fantaisies qui me prennent sur le moment et qui m'emportent plus loin que les admirables hauteurs gothiques. Voici un exemple de ces fantasmagories ascensionnelles :
J'imagine que nous sommes seuls, vous et moi, dans ce sanctuaire de pieuse beauté. Dehors la saison ne m'importe plus, tant je préfère au soleil cru (qu'idolâtrent les jouisseurs impies) le jour transfiguré diffusé par les vitraux. La foule hérétique peut bien danser, boire ou chanter, seuls valent à mes yeux le silence des pierres et le bruit discret de nos pas en cette maison de paix. Le reste du monde ne me préoccupe pas dans ces moments où je flâne en votre compagnie sous les ogives. Et ma rêverie se poursuit.
A genoux à vos pieds, je lève les yeux vers votre visage qui se baisse sur moi. A l'arrière plan resplendit, éblouissante et majestueuse, la rosace de la cathédrale. Je suis saisi devant la beauté solennelle de ce tableau impromptu formé par votre visage et la mosaïque de verres multicolores... Vos traits se croisent avec la lumière dans une perspective inattendue qui donne une féerie particulière à votre regard, à votre face dont les contours bien découpés se détachent sur le fond de clarté enluminée.
Puis peu à peu votre visage se morcelle, se disperse de manière surnaturelle avant de s'évanouir... Nullement effrayé par le prodige, mon émotion n'est est pas moins profonde, et front contre terre je verse les larmes pures d'une joie mystique. Une fois mon émoi versée, toujours agenouillé, je relève la tête et constate que vous avez mystérieusement disparu. Mais aussitôt je reconnais vos traits transposés dans les éclats de lumière de la rosace, radieux, glorieux, pleins de magnificence.
Et je demeure là, confondu, émerveillé, seul dans l'immense cathédrale face à votre regard incrusté dans le vitrail de la rosace, oeil unique dans lequel je vous vois tout entière et qui semble scruter pour l'éternité mon âme éperdue d'amour.
175 - Le soufre de l'amour
Je suis la pluie, le vent, la poussière des chemins et le chant des étoiles. J’imagine ta main passant sur ma joue. Je vois d’ici tes épaules nues. Je vois surtout la brise agitant tes mèches blondes, et ton front qui s'allume. Je vois encore tes lèvres pâles... Je suis le ciel, tu es la lumière. Je suis le cierge, tu es la flamme.

Je suis l’ange, tu es le diable.
Je t’aime Sandrine, inaccessible créature, lointaine toulousaine, invisible présence. Je t’aime cher souvenir, mauvaise amante, ange cruel, fiancée infidèle. J’aime tes yeux farouches et beaux, tes cheveux couleur de sable, ta peau comme la lumière, ta bouche de menteuse, ton corps désirable, tes ailes maudites.

Oui je t’aime, mon bel oiseau de malheur.
176 - La fleur et le sang
Je ne suis pour toi qu'un astre obscur et vaguement importun qui passe dans ta vie. Tu voudrais que je t'oublie. Je ne parviens cependant pas à tirer un trait sur ton visage, sur tes sourires doux et pénétrants, sur tes yeux grands ouverts qui savaient si bien m'enchanter.
Laisse-moi au moins la liberté de t'aimer selon mon évangile Sandrine. Car enfin, je t'aime comme un trouvère, comme un diable, comme un mort. Je te chante un amour dolent, vain et macabre. Dolent parce que je suis un malade de la cause. Vain pour la raison que c'est encore plus beau ainsi. Et macabre pour mieux en rire. C'est donc un amour qui vaut.
Je rêve de tes lèvres refermées sur mes lèvres. Notre baiser, comme un voile pudique aux yeux du monde, dissimulerait de ténébreuses et moites étreintes. Nos lèvres unies par un pacte implicite et furieux se chercheraient querelle. Je boirais ton haleine Sandrine. Je plongerais mon souffle jusqu'au fond de ce puits de fièvre et de soupirs pour mieux me rafraîchir d'amour, me brûler de désir. Nos baisers échangés seraient le miel et le fiel tout à la fois de cet hyménée sauvage et barbare.
Je t'aime Sandrine ma belle souffrance, mon cher blasphème. Tu es mon étoile cruelle. Je brûle pour toi, pour tes lèvres que tu ne m'as jamais offertes, pour tes yeux d'hier, pour ta haine d'aujourd'hui, pour tes larmes futures, pour ton éclat lointain, pour ce poignard imaginaire dans ta main assassine, pour ton coeur sans fruit, pour ton chagrin versé au nom de rien. Je t'aime pour tes crachats sur mon visage, pour tes sourires devinés au téléphone. Je t'aime pour ton corps livré aux flammes du plaisir. Je t'aime pour les mots de vipère que tu ne dis pas mais que tu penses.
Je baise ta main traîtresse, ton pied perfide, tes lèvres venimeuses, mais aussi ton front couronné d'épines, ton coeur crevé, ta joue salée. Je baise le caillou perdu, la pierre jetée, l'étoile filante que tu es, et la Lune méchante que tu seras.
177 - En attendant la Ricaneuse
L’existence est brève, ne méprisons pas les jouissances qui mettent tant de joie dans nos cœurs de mortels. Jouissons ma mie, jouissons sans entrave des plaisirs qui s’offrent à notre belle jeunesse. Goûtons aux vins rares, festoyons sans entrave, chantons, dansons sous tous prétextes ! Mais n’oublions pas cependant que l’amour est la plus exquise des ivresses.
Aussi je vous invite, ma bien-aimée, à m’imiter dans cette quête urgente de l’amour. Le jour où votre front sera chargé de rides, ma pauvre, si vous n’aimez pas aujourd’hui, avec quelle amertume il vous faudra passer la grande Porte ! Croyez-moi, pour bien mourir il faut avoir bien aimé.
Quel plus magistral soufflet flanqué à la face de la mort que sont les joies issues de l’amour ? Même si elles nous semblent éphémères, les semences de l'âme se propageront dans l'Eternité. Plantées sur Terre, elles perceront la tombe pour éclore au Ciel. L’amour est inépuisable, et survit à la mort des êtres de chair que nous sommes.
Buvons chaque jour à petites gorgées le vin insidieux de l’amour, buvons jusqu’à l’enchantement, jusqu’aux larmes s’il le faut, car l’amour est aussi un poison terrible et exquis. Il est non seulement la source de nos chagrins les plus chers, mais encore leur baume.
Osez les mots qui font oublier le mal de vivre, les dimanches de pluie, l’ennui de l’Homme. Je vous aime avec du sable dans une main, de l'or dans l'autre, de l'écume au coeur. C’est l’amour comme un cheval fou, l’amour au galop. Entrons dans le tourbillon la rage au ventre, les cheveux au vent.
178 - Lettre à un fantôme
Ce soir ton visage est loin de moi. Je n’ai plus revu tes yeux depuis onze mois et cinq jours. Je garde en mémoire ton sourire dédié à je ne sais quel mystère, là-bas à la station Denfert-Rochereau. Tu es partie comme une ombre. Je ne t’ai plus revue. Plus jamais.
Tu es belle à mes yeux parce que tu es absente Sandrine. Tu as le charme des terres lointaines. Ton nom c’est pour moi comme l’appel du large. Un coin de mon âme est sensible à ses sonorités. Tes yeux laissés à Paris, alors que coulent les jours, les semaines, les mois, et bientôt l’an, sont une invitation aux étoiles. Ils brillent dans ma mémoire, non comme des rubis, mais comme des yeux de fille. Un regard de femme, humain, charnel, tangible.
C’est l’éclat vivant des astres qui brûlent. Je ne crois pas aux diamants inventés, je crois seulement aux visages humains, aux traits de femme, à tes yeux Sandrine. Je t’envisage donc comme un point au firmament. Parce que le ciel est une réalité depuis longtemps vérifiée : il me suffit d’allonger le bras pour m’en rapprocher. Infiniment peu, mais d’une manière infiniment vraie. Tu es loin de moi Sandrine, et tes yeux en exil ont le prix des vérités cosmiques. Je sais qu’ils me sont désormais inaccessibles.
Tu es belle parce que tes pieds touchent la terre, parce que tes yeux ne se plissent pas différemment de mes yeux face au soleil qui nous aveugle aux mêmes moments, et parce que tu t’appelles Sandrine, et que tu n’es pas là.
179 - Une brise venue du Sud
Je suis las ce soir, et mon âme éprouvée se tourne vers toi. Sois mon cierge Sandrine. Mon coeur lourd résonne jusqu’à toi, et c’est l’écho de sa solitude que tu entends. La quiète et officielle désignée est près de moi certes, mais moi je suis loin d’elle. Je suis seul comme un amant peut l’être lorsqu’il a perdu ses plus chères étoiles.
Je t’aime comme je t’ai aimée de loin dans le train de Louxor, dans les rues du Caire, dans l’avion, à la station Denfert-Rochereau… Je t’aime comme je t’ai aimée de près devant la légitime présence aux aguets, sans rien lui cacher, franc comme le soleil, droit comme une statue.
J’aime Toulouse à cause de ton nom Sandrine. Je ne connais pas cette cité que l’on dit rose, mais je connais Amiens que l’on dit triste. Et sais-tu pourquoi j’aime Amiens la grise ? Pas seulement parce que j’ai grandi dans la Somme, mais aussi et surtout parce que là-bas j’ai aimé cet autre oiseau bien nommé que tu as rencontré dans le train Louxor-Le Caire, jadis. Las ! Aujourd’hui le volatile s’est embourbé dans quelque fange et ses ailes sont devenues vaines.
Je te sais fille du Sud, soeur du mistral, enfant de la lumière et du sel : mûrie sous le soleil azuréen, enivrée des effluves marins. Je t’aime Sandrine, fleur sèche, mystère amer, belle et linéale créature, pauvre enfant aux cheveux d’or, chère affligée aux yeux clairs…
Ce soir je t’écris pour la millième fois Sandrine : écoute-moi, ne raille pas mon émoi, ne bafoue pas mes rêves, ne m’abandonne pas pour la millième fois. Et je n’ai pourtant d’yeux que pour celle qui me raille, me méprise et me maudit... Je n’ai de sentiments que pour cette fille qui m’ignore, me bafoue, m’afflige : ce soir je n’ai de coeur que pour toi Sandrine. J’aime une impossible conquête, hélas !
J’attends une pauvre étoile que j’aime et qui ne m’aime pas.
180 - La beauté d'une gargouille
Mademoiselle,

Ainsi comme vous me l'avouez, il est flatteur pour vous d’être ma muse et vous voulez que je rende un juste et mérité hommage à votre beauté absente, à la pauvreté de votre éclat, à la tristesse de votre face plus humaine qu’angélique… Eh bien soit ! Point de vaines séductions stylistiques, pas d’artifices malvenus ni de mensongers violons au bout de ma plume pour vous honorer.
Pour vous plaire, je vais donc mettre un peu de ces réalistes arabesques autour de mes propos. Si vous êtes laide, alors votre laideur est toute gothique. Telle une cathédrale ornée de gargouilles, votre séduction est dans les grimaces de votre féminité. Et c’est là que vous m'êtes aimable : avec ce voile d’ombre et de pierre sur le front. Le bleu de Chartres est dans vos pupilles, et je crois voir dans votre regard cérulescent cette Vierge affligée déjà aperçue dans quelque vitrail. Votre mystère est austère, certes. Mais c’est précisément cette humilité qui fait chanter les poètes.
Vous n'êtes pas vraiment belle Mademoiselle, mais c'est en cela que vous brillez.
181 - Un poison candide
Elle a le sourire mutin, le geste puéril et la mèche fringante. Deux prunelles venimeuses qui effraient déjà les hommes. Et font rougir le diable. Voilà une innocente au bord de l'enfer qui joue avec le feu, à peine consciente. Une âme d'enfant dans un corps de sorcière...
C'est une fleur qui s'éveille, douce, fragile, pubère. Et sanguine, vénéneuse, redoutable. C'est une eau vive qui jaillit, fraîche, chaste, prude. Et trouble, écarlate, insolente.
En ces traits gracieux et paisibles on sait de futures amours pleines de promesses trahies, de rendez-vous sous l'orage, d'étreintes impies, d'infidélités ostensibles et de serments voilés. Dans ces cheveux trop fins, trop longs, trop clairs, on devine déjà l'empreinte des baisers égarés, des brins de paille oubliés, avec la brise tardive du soir pour les chasser. Et puis des senteurs de musc dans le cou. Et un ou deux jaloux pour le lui reprocher.
Les robes blanches du jour alterneront avec les coupables échancrures de la nuit. Les ébats éhontés au fond des théâtres, les étreintes furtives aux coins des monuments, les baisers de voleur derrière les portes cochères et les soupirs indus destinés aux oiseaux de passage succéderont aux heures interminables passées à bayer sous les étoiles en sempiternelles compagnies : amants de longue haleine et inconnus fiévreux se croiseront sous les dentelles de ce démon sans défense. Inconstance innée et pouvoir insidieux de la femme ! Tant d'années glorieuses à venir... L'ange a hérité de la beauté des damnées. La créature terrestre prend forme. Et elle a toute une vie de femme à faire.
C'est une pucelle de quinze ans.
182 - Enigmatique et ambigu
Dans mes yeux mystiques pénètre la lumière du monde et des étoiles. Mon regard qui se pose sur vous est un perpétuel point d'interrogation.
Les initiés voient dans mon oeil une lueur sacrée, comme si j'étais le vivant autel de quelque divinité. Les méfiants me supposent messager des enfers, soupçonnant un mauvais mystère au fond de mes prunelles.
Certains admirent mon aspect racé, mes formes élégantes, ma face pleine de distinction. D'autres craignent mon ombre qui passe, mon pas silencieux, mon air subtil. Il est vrai que si la société des gens bien nés ou fortunés fait mon affaire, me roulant dans de la soie entre le salon d'une comtesse et le bureau d'un archiduc, j'évolue avec autant d'aisance en pires compagnies. Et, indifférent à tout, perdu dans mes pensées obscures, je trouve également mon bonheur dans un taudis.
Rien ne m'atteint au fond de mon silence et de ma solitude. Et si j'ai l'air dédaigneux envers mes hôtes c'est que, accueilli chez le riche dans un fauteuil de style où je laisse mon empreinte douteuse ou bien chez le pauvre où je crache dans un méchant panier percé, partout on me traite comme si j'étais un dieu. L'humble comme le fortuné me flattent avec une égale dévotion. Ils me prodiguent louanges et caresses à n'en plus finir, même si la plupart du temps je demeure de marbre, observant de loin durant des heures entières mes bienfaiteurs.

C'est surtout dans ces moments interminables et silencieux où j'observe que l'on me prend pour une divinité. Bénéfique pour les uns, méchante pour les autres.
On m'a donné le nom de chat.
183 - Les misères de la laideur
Mademoiselle,

Votre hymen intact ayant traversé les ans avec gloire et trompettes, vous n'en êtes pas plus honnête pour autant. Le vice masqué vous plaît. La fange, pourvu qu'elle se voile de chastes atours, vous agrée.
Vous êtes laide. Laide et corrompue. Méchante et perverse. Les âmes naïves vous aiment et les coeurs puérils vous encensent sans compter pour les dignes apparences que vous arborez. Moi je vois non seulement les traits de votre visage ingrat, mais encore la noirceur de votre âme aigrie. Si vous étiez belle, vous seriez une sainte. Mais vous êtes laide, et vous êtes un démon.
Les bigotes vous prennent pour un modèle de vertu. Le bon prêtre auprès de qui vous faites si bonne figure, dupé par votre piété mensongère, vous croit pleine de valeur. Comme si votre absence de joliesse conférait quelque beauté à votre âme... A la beauté va la vertu, à la laideur va le vice. Vous êtes née laide, vous mourrez damnée. Vous avez beaucoup reçu en disgrâce, il vous est donc beaucoup demandé en échange.
Mais vous êtes faible, et vous préférez la facilité. Votre malheur était pourtant prometteur. Vous l'avez gâché. Vous n'avez pas su contrer le vice. Le combattre vous aurait grandi. Mais vous l'avez adopté.
Vous êtes laide en dehors, laide en dedans.
184 - La brique et le lierre
Je me suis vu sous des ombrages qui me sont chers, en un lieu oublié, connu de mon enfance seule. Et sous ces feuillages mouvants d'un été ancestral, des instants prestigieux de ma jeune existence se sont écoulés, paisibles et tendres. Cette terre en souvenance, cet éden humblement foulé par l'âge puéril, ce jardin de nostalgie, c'était un parc, celui d'un château.
Les frondaisons qui ondulaient sous la brise chaude rivalisaient de majesté, de gloire et de grandeur séculaire avec la façade claire du château. Je me souviens particulièrement de ses murs élevés, de ses fenêtres innombrables, de son aspect magistral et gracieux comme d'un paysage quotidien, familier, rassurant. Ces images m'envoûtent comme lorsqu'on retrouve, une fois adulte, une ambiance ensevelie dans la mémoire se rapportant aux heures innocentes de la vie.

Où me trouvais-je ? Qui étaient les hôtes de ce château ? Quel âge avait ma jeune âme ? Et ce château, était-ce, réellement un château ou bien un rêve, une fantasmagorie d'enfant ?
Plus tard j'ai retrouvé ces lieux perdus. J'ai goûté à plein coeur ces saveurs idylliques, j'ai senti le poids incomparable de la pierre érigée à glorieuse hauteur, j'ai eu chaud sous le souffle refroidi des passions d'antan, éteintes depuis un siècle. J'ai reconnu les verdures estivales apprises je ne sais où, je ne sais quand, et j'ai eu l'ivresse d'un jour, l'ivresse mélancolique. J'ai retrouvé mes chimères. C'était sous le règne de l'Amour, c'était au temps de l'indélébile illusion. La rencontre enchanteresse de la vigne vierge avec le vieux mur de briques rouges. Ce que l'on nomme communément : le lierre. Sur la pierre.
Un pan de mur ombragé par un bouquet de feuilles et quelques soupirs. Un pan de vie jamais effrité, toujours debout, dignement illustre, auguste, sans âge. Intact. Inébranlable.
Mais laissez-là mes briques, mes feuilles et mes larmes, aujourd'hui j'ai besoin d'être aimé pour une raison qui vaille, enfin : pour rien.
185 - Le violoncelle
Chère amie,
En ce jour de pluie Euterpe est à l'honneur : le violoncelle déverse ses larmes molles et sucrées, sanglotant comme un gâteau sénile. J'entends sa satanée mélodie. Quelque chose de dominical, poussiéreux, mortel... Il me parle et j'écoute ses fadaises : de la salade morose mêlée de confiture. Dessert de l'âme exquisément écoeurant. Le mets indigeste éveille en moi des appétits inédits : votre nom soudain est délectable.

Effet étrange des états d'âme morbides, alchimie mystérieuse des saveurs honnies...

L'archet est un peu plus rapide. Les cordes s'agitent et peu à peu la guimauve durcit, le miel devient marbre, la courbe se brise... Et j'entends des sons de silex. Alors votre image banale s'estompe, vous devenez plus linéale. Une tige.
Perçantes et plaintives, les notes vous habillent d'épines. L'instrument se fait de plus en plus viril, et vous m'apparaissez avec un sourire écarlate.
Des sons sortent des ténèbres, lourds et solennels. Porté par ces ailes sombres et majestueuses, je m'affranchis des quotidiennes pesanteurs. Etat de grâce... Vu d'en haut vos traits sont plus flous. Transfigurés.
Les sons montent, montent...
La musique se fait aiguë, aiguë... Si aiguë que le rêve se brise !
Comme une corde trop fine qui se casse.
Et à travers le chant strident de l'instrument redevenu source de migraine, je crois entendre vos sempiternelles jacasseries.
186 - Le feu du diable et le saut de l'ange
Madame,

Afin de mieux vous éclairer ici sur les événements et que cela éveille votre coeur à l'humaine pitié, et qu'il se rallie ainsi d'emblée à ma cause, je vais vous narrer un fait lyrique des heures heureuses de ma vie avec votre rivale.
Sachez qu'autrefois, à la faveur d'une grâce divine sans doute, je fus maître des cieux chartrains. C'était en mars 1992, et j'étais accompagné de ma mie, charmante jeune personne à l'époque qui partageait les jours de ma vie, et mon alcôve. Il s'agissait bien entendu de ma très chère et très aimée Isabelle. Oui, j'ai foulé d'un pas glorieux -et nocturne- l'illustre toit du monument sacré de la vieille cité. Explication : j'ai violé l'espace interdit à partir duquel j'ai pu par la suite accéder à un échafaudage (des travaux de rénovation avaient lieu) menant directement sur le toit de la cathédrale. C'était au début de notre relation, et en ce temps la fortune ne cessait de nous être favorable. Privilège, semble-t-il, réservé aux neufs amants.
Toutes mes frasques, toutes mes romanesques tentatives, étrangement, dépassaient mes espérances. Bref, j'avais lors de cette singulière expédition sur le toit de la cathédrale de Chartres pour uniques complices la sélène lueur, la muette escorte des statues croisées au fil de l'ascension, et ma douce amante à mon bras, sorte de Juliette enchaînée à mon destin de bouffon et d'acrobate.
En ces prestigieuses et illicites hauteurs, nos coeurs unis volaient, planaient, s'émerveillaient au-dessus de la ville endormie. Nous avions la sensation d'une félicité inconnue jusqu'alors, étrangère de nous-mêmes et du monde. En vérité nous étions devenus comme des dieux, des anges, des séraphins, le temps d'un tourbillon inoubliable de nos consciences anesthésiées par l'amour mutuel.
De cette escapade insolite, nous avions rapporté une clef, objet trouvé aux hasards des portes rencontrées, franchies ou non, mais qui nous paraissaient toutes célestes là-haut (nous avions arpenté les couloirs multiples de la cathédrale, passé quelques portes, et escaladé les nombreux escaliers cachés dans les tours, et les divers sommets). Cette clef fut longtemps notre secret. Elle demeure visible et palpable aujourd'hui, matérielle, telle une preuve tangible et dure comme l'acier de notre amour originel. Elle gît en un coin oublié de ce lieu d'où je vous écris cette lettre. Partagez donc avec moi le secret de l'existence de cette clef. Soyez le témoin de cet intime trophée arraché au ciel chartrain, symbole d'un amour mémorable.
Et aujourd'hui avec les événements, le passé qui s'éloigne, se renforce ma mémoire aimante envers certaines pierres millénaires. Celles d'une cathédrale de France un instant de ma vie approchée, et caressée : vous savez laquelle maintenant. J'ai gardé la certitude du beau, de cette beauté effleurée, sentie, et qui est plus durable que la pierre elle-même qui l'exprime.
Au contact intime de ce noble édifice, j'ai acquis un trésor humble et magnifique à la fois : des visages de pierre aux allures gothiques gravés dans mon esprit, jadis témoin. Et aujourd'hui ces statues jamais oubliées me parlent. Elles me rappellent les temps bénis où nous venions les saluer, elle et moi, avec espièglerie et insouciance. Nous accédions ainsi jusqu'au faîte du monument, aidés par quelque génie céleste complice et protecteur.
Depuis le parvis je convoitais les hauteurs où, glorieux, trônaient ces rois de pierre. Et, poussé par je ne sais quelle force du ciel, j'atteignais avec ma tendre complice leur visage et nos regards se croisaient enfin de près, de tout près. Des ailes pieuses assurément, à travers un échafaudage providentiel et une surveillance négligente, nous amenaient à hauteur de ces saints figés.
Combien il m'était aisé en ces temps d'aller vérifier de si près le sourire plein d'onction de ces lointaines silhouettes haut perchées ! Je me jouais alors des gargouilles hors d'atteinte pour rejoindre ces inaccessibles statues. Pour les profanes intrigants, pour les coeurs sans fantaisie, la mission eût parut impossible, et sans intérêt d'ailleurs. Mais moi j'avais le coeur en plein éveil et tout me devenait possible sous l'oeil de Cupidon. Et aujourd'hui, alors que je vous écris cette lettre, sachez que ces têtes immortelles me rappellent.
J'aimerais prendre par la main Isabelle et l'emmener, comme avant, jusqu'à la cime de l'une de ces églises gothiques, afin de sanctifier une seconde fois notre amour et de le sauver définitivement à travers l'ivresse poétique. Oui, j'aimerais faire revivre ainsi cette union qui a pris racine sur cette Terre il y a plusieurs années, et qui doit naturellement se déployer vers le céleste horizon. J'aimerais faire cela sous le regard pétrifié et approbateur d'un de ces bienveillants témoins ancestraux rencontrés là-haut jadis, à Chartres.
Parce que mon destin éphémère s'est lié aux têtes moyenâgeuses depuis le jour où elles se sont penchées sur moi en 1992.
Mais un jour, peut-être, j'irai retrouver les hauteurs inviolables de mon passé, à Chartres. Je m'approcherai ce jour-là une nouvelle fois encore, la dernière, du point le plus élevé de la cathédrale. Plus près du Ciel. Et plus loin du sol.
Et puis, plein d'une définitive résignation, du haut de mon perchoir sanctifié par les siècles je saluerai le monde avant de répondre à l'appel irrésistible du vide. Et mon corps défait et inerte se retrouvera en communion intime avec la pierre usée, en bas, tout en bas du saint édifice. Je serai alors au pied de l'édifice de ma vie. Et ce sera tout.
Parce que j'ai connu par le passé l'ineffable émoi provoqué par l'amour, là-bas à Chartres, au sein de la cathédrale, et que je n'ai jamais pu oublier ce vif instant d'éternité, j'irai mourir en cet endroit du monde où est demeuré pour toujours mon coeur touché à mort.
Ma chute me sera plaisante comme le vol d'un chérubin. Un coup d'aile, certes furtif et funeste, mais qui me fera survoler les siècles, les illusions et la souffrance. Ma gloire, qui durera une seconde ou deux, sera intemporelle, universelle, absolue.
Et j'inviterai le souvenir de Isabelle, le souvenir de son nom, de son visage, de sa voix et de son sourire à ce banquet d'azur, de désespoir et d'amour mêlés. Je serai réconcilié avec l'Univers entier, et durant une seconde ou deux, le temps de ma chute, tout me semblera beau, enfin. Suprêmement. Fatalement.
187 - Le plomb de l'amour
Retour en arrière : 1992, le Mans. Année faste. Ma vie bifurque, chavire, s'engage, s'allège : je suis deux.
Dans le Jardin des Plantes de la ville, elle et moi nous scellons par les sangs croisés notre hyménée. A la manière des gitans. C'est viril, romantique, puéril et poétique. Je suis alors au faîte de ma gloire, parvenu à la porte de l'Olympe. A travers les lèvres de l'amante je suis en possession de la clé du Temps : passé et futur se diluent dans la paix nouvelle d'un Présent partagé, sous la forme d'un premier baiser. Bref, mon coeur bat.
Le monde prend la couleur de ses yeux clairs et cérulescents. Mon univers, sacralisé, ne s'ancre plus dans l'espace physique mais dans la profondeur de mon être : je prends racine.
Puis, riche d'une sève neuve, je croîs, je monte, je m'élève, je m'édifie. Tout en illusion.

Etourdi par le mirage, je suis tombé dans tes bras. Dans tes bras Sandrine, après un lustre passé dans la commune alcôve à vénérer un rêve brisé. Dans tes bras demeurés pourtant muets, croisés, lointains. Que me reste-t-il Sandrine ? Mes mots vers toi, porteurs de mes rêves les plus éclatants, sûrs messagers de mes jours perdus, ces jours désespérément reconstruits, réécrits, réinventés à la lumière de tes sourires, de tes yeux, de ton visage chéri.
Nous sommes en 1997, en fin d'année. Que reste-t-il de mes amours ? Le sang a séché, les coeurs se sont taris, l'eau à coulé sous les ponts.
Et toi Sandrine, tu demeures loin de moi, belle comme l'aube, l'onde et le vent.
188 - L'esseulée
Vous l'esseulée, vous le visage qu'on ne regarde jamais, les yeux qu'on ne croise pas, le coeur qu'on évite, vous l'épouse de l'indifférence, vous la jeune fille que l'on dit sans grâce et sur qui nul amant n'attarde son regard, un coeur bat pour vous.
Malgré, vous, malgré moi et malgré tout, je suis épris de votre pauvreté.
Les galants sur vous lèvent les yeux et passent, ne laissant ni fleurs ni compliments, et au bal votre bras demeure veuf, éconduit, tandis qu'on danse avec vos soeurs plus jolies tout en leur clamant mille fadaises...
Mais si tous dédaignent vos traits modestes, vous l'indésirable créature, vous la fleur unique semblable à aucune autre, tous ignorent vos dehors cachés d'oiseau blessé, à travers vos larmes versées sans témoin, vos soupirs dédiés aux jours vides qui durent, votre coeur cloîtré et vos yeux depuis toujours baissés, mariés avec la poussière, à cause de ce poids de tristesse sur vos paupières.
Que vous êtes touchante, et tellement belle, quand vous vous révélez si humble, le visage plein de langueur : vous ressemblez à un ange en détresse. Votre secret renoncement m'attire de la même manière qu'une terre sévère et inculte, si austère que le silence n'est pas silence, mais prière émanant des pierres et des ronces.
Vous avez pour moi le charme sûr de l'authentique mélancolie, et votre coeur que l'on néglige est une délicatesse que je vous demande de m'offrir parce que vos pleurs, pareils à une neige sur un paysage terne, donnent un prix à ces prunelles qui se posent sur moi.
Discrète et pudique, simple et sage, sans toilette, ni ruban, ni soie, votre grâce siège sur votre front nu. Et votre sourire qui me sera voué formera votre unique et sobre parure.
189 - Lettre d'amour à une jeune et laide bigote
Mademoiselle,

Permettez qu'un prétendant digne de votre chaste hymen se manifeste enfin. J'aime singulièrement vos grâces d'oiseau dépourvu d'ailes, vos airs d'ange déchu, votre vol de papillon sans mystère. Vous êtes un joli caillou, une sorte de diamant obscur au prix indéfini. Votre front dénué de lauriers vaut votre regard sans fard. Vous êtes d'ailleurs si vraie que l'artifice serait une offense à votre nature.

Votre authenticité inédite a les charmes bruts de l'amertume.
Vous êtes belle comme un rêve dont on ne se rappelle plus.
190 - Vertueuse et improbable
Je rêve d'une fille, qui serait bientôt une femme, dont le visage sage, doux et paisible se tourne vers moi, empreint d'un amour infaillible, profond, noble, un amour hors du commun. Son regard plonge dans le mien, et devine mon âme. La jeunesse, la grâce et la joliesse sont ses naturelles parures. Elle a la chevelure aux teintes douces d'automne ou aux éclats vifs du soleil, peu importe, et ses yeux vifs et clairs ont les reflets nets du ciel.
Son coeur est demeuré pur, son corps sans tache, et sa parole a plus de poids que l'or. Elle porte en elle le mystère des grands départs. Dans sa voix qui prononce mon nom, il y a le ton d'un ailleurs, un long rêve qu'elle ne dit pas, mais que l'on pressent. Son monde intérieur est une riche bohème. Son esprit est sûr, avisé, éprouvé, et son tempérament est prompt aux rêveries et à la mélancolie.
Son corps est fin, gracile, sa chair a les lignes délicates des nymphes, et ses formes sont généreuses. Sa vertu préservée m'est vouée tout entière. Elle a la force d'âme de ceux qui ont reçu le divin enseignement. Elle est fidèle, constante, mesurée. Elle aime l'honneur, l'humilité, la vérité. Elle rêve de gloire, et la mort n'est pour elle qu'un adversaire déloyal que méprise son âme éprise de lumière. Elle est honnête, sensible, saine. Elle brille par le coeur et par l'esprit. Elle a le goût du classicisme, des traditions et des connaissances séculaires. C'est une fille de bien.
Je ne connais pas son nom encore, mais existe-t-elle vraiment cette compagne imaginaire ? N'est-elle pas tout près de moi finalement ? Peut-être est-elle loin, trop loin dans l' irréel... Pourtant j'ose croire qu'un jour elle sera là. Je la reconnaîtrai, et elle me reconnaîtra. Cette fille, cette amante idéalisée et imaginaire, je l'aime déjà.
Je l'attends, comme j'attendrais un rêve.
191 - De l'huile sur un coeur en feu
Amante en pleurs,
Je viens de recevoir ce matin votre lettre couleur sang. Remettez vos habits de scène, la pièce n’est pas terminée.
Pour vous aimer dans toute la gloire de mon coeur d’élite, je viens vers vous l’épée au flanc gauche, le heaume relevé, les pensées droites, la rose de Damas à la main. Je viens vers vous plein d’honneur et de noblesse. Sur un signe de moi, mon cheval pose un genou par terre et courbe l’échine jusqu’à votre cheville où je viens déposer la fleur d’Orient. Vous prenez entre vos doigts délicats l’éphémère joyau floral. Et au moment où vous portez à vos lèvres ce calice de parfum digne d’un baiser, celui-ci vous pique. L'épine sournoise... La rose gît à vos pieds. Amour vénéneux, douloureux, acide et amer. C’est ici que peut commencer notre histoire. Au seuil de la souffrance. C’est un roman qui commence par une perle de sang.
Comprenez Ophélie que cela est digne d’être vécu. Vos larmes font la valeur de ce roman vivant et vécu. Cet amour difficile est à l’image de l’intemporel drame humain. Souffrez donc à la mesure d’une princesse Ophélie, parce que mon coeur vous élève jusqu'à ce rang. Et surtout sachez verser les larmes simples et vraies, terriblement touchantes de la bergère, de la pauvresse, de la fille en deuil. Troquez votre couronne de princesse contre quelques sanglots que je viendrai entendre, pour ma peine et ma joie.
Que je vous nomme Dame ou pucelle, princesse ou paysanne, votre coeur chagriné sera l’égal de tous les coeurs de femmes en douleur. Ophélie, lorsque sur votre joue ruisselle votre peine, je sais que vous vous moquez d’être princesse, et mêlez vos larmes aux larmes de toutes celles qui souffrent un semblable chagrin, vous unissant ainsi au monde entier en un torrent de douleur sublime.

Votre douleur me fait vous aimer davantage. Quelle plus belle signature d’un amour qu’une goutte de chagrin ? Je veux que vous me témoigniez de votre attachement si tendre pour moi par cette encre de cristal, de sel et d’amertume. Je veux voir sur votre lettre prochaine cette trace sublime et dérisoire de la douleur humaine. Pour dépasser la scène de théâtre. Pour faire voler en éclats le jeu théâtral, et le vivre dans toute sa splendeur et sa cruauté. Que meurent et Shakespeare et Corneille, vains rimeurs et poètes, et que vivent nos coeurs de chair humaine, plus sensibles aux coups de poignards qu’aux trop jolies paroles ! Qu’ils soient crevés par les lames aiguës de l’affliction et les épines de l’amour... Gardez donc vos habits de soie et de velours Ophélie, ils seront votre plus beau linceul.
192 - Une noce perverse
Aujourd'hui les choses prennent une ampleur concrète. Depuis plusieurs jours déjà je songe à emporter avec moi un souvenir personnel et marquant de vous. Contre mon corps je désire une trace de votre passage. Une trace sanguine, écarlate, douloureuse, vive et significative.
Contre ma peau j'aimerais sentir l'empreinte d'une caresse âpre de votre main. Il me plairait de garder des jours durant contre ma chair les sillons tracés par vos ongles, ou par quelque lame acérée mue par votre main, contrôlée par votre coeur épris de romanesques sentiments. A l'endroit de mon corps qu'il vous plaira, vous signerez votre amour.
En hommage à votre nom Ophélie, je porterais avec fierté cette blessure d'amour plus glorieuse qu'une blessure de guerre. Ne craignez point la grimace due à ce doux martyr, et prenez-là plutôt comme un sourire, au moment où vous rayerez ma peau contre vos griffes. Ou contre le fer.
(Avant que de me faire bénéficier de cet intime présent, ma peau non infaillible aura été purifiée des invisibles germes, vils ferments issus des miasmes ambiants, ainsi que vos ongles ou quelque autre objet incisif que vous aurez choisi. Voilà pour les précautions domestiques de l'audacieuse besogne.)
A présent préparez votre coeur sensible à cet acte bourreau, et remplacez votre pitié par un courageux sentiment de romantisme. Montrez-vous digne de mon désir de sacrifice.
193 - Le testament d'un collectionneur
Amantes collectionnées, je vous ai choisies pour vos grâces ou disgrâces, pour vos esprits naïfs ou pervers, vos âmes pieuses ou légères, puis j'ai fini par vous aimer pour vos lettres qu'une encre solennelle rendait si chères, et qui tombaient dans ma boîte : éclats indélébiles de vos coeurs de verres. Pour vos mots d'amour j'ai attendu avec fièvre le passage de l'agent des postes, messager impartial de vos gloires et misères apportant dans une professionnelle indifférence vos espoirs, désespoirs, rêves et sanglots.
Je voulais ces mots tombés du ciel, dictés par des éplorées, et les veux encore. Sachez qu'un être parvenu jusque dans mes bras et qui paisiblement s'endort le soir en la légitime alcôve ne m'empêchera pas de continuer à songer à l'amour et à sa naissance : cette miraculeuse émergence annoncée par ces courriers reçus comme autant de maîtresses : vos lettres.
Vos correspondances sont des preuves d'amour que je conserve comme un trésor dans mes classeurs numérotés. Chaque lettre que vous m'avez adressée recèle un miracle imprimé : de l'amour sur parchemin, écrit noir sur blanc, lu, approuvé, signé. Parfois en lettres de sang, folles que vous êtes ! Cette naissance de l'amour dans le berceau de vos lettres, ne fut-ce pas l'accouchement de vos coeurs ?
Faire naître le sentiment amoureux, c'est mon chemin de gloire, la graine obligée que je dois ensemencer en cette Terre aux prises avec les forces du prosaïsme, de plus en plus vidée de poésie.
Amantes de plume, que vous soyez roses ou chardons, pétales ou épines, vous avez éclos sous la lumière de mes promesses et, le temps de votre magnificence épistolaire, vous avez ensoleillé mon terrestre séjour par vos empressements, vos pleurs, votre beauté. Ou votre laideur magnifiée. Mais aussi par vos mains qui traçaient avec une sainte frénésie mon nom sur des papiers soigneusement choisis, puis baisés, parfumés parfois, envoyés avec des fièvres romantiques qui vous flattaient...
Les fruits de cet arbre aux feuilles variées, aux racines profondes que vous adoriez, ce sont vos âmes tombées dans le piège de l'amour, mûries par mon suc amer et doux. Transfigurées. Vous avez enfanté de votre propre douleur d'aimer. Ma terrestre progéniture : un poème dans chacun de vos coeurs. Ne vous ai-je pas aidé à vivre ? Vous le rosier, moi le chêne.
Vos coeurs brisés sont mes oeuvres d'art, des diamants malléables à distance. En esthète je vous aime, amantes lointaines, bijoux durables, âmes blessées que cicatrisera l'éternité... Je vous aime, mes chères conquêtes, non comme des proies, mais comme des trophées qui ornent mon existence.
Soyez heureuses, vous qui vivez le souvenir de ma flamme. C'est ma prière, ma bénédiction, mon testament. Mais surtout mon rachat, ma rédemption, ma délivrance.

Mon salut.
194 - Un cosaque cosmique
Imaginons cette scène onirique, hautement poétique : je suis un cosaque et vous êtes ma compagne d’armes. Enfants du froid, fils et fille des terres slaves, nés et élevés dans les immenses prairies gelées que l’on appelle la toundra.
Nous nous préparons pour une course folle à travers la steppe enneigée. C’est un jeu de guerriers. Viril, didactique, rude et barbare.
Nous sommes en selle, vêtus de bottes et de fourrures. Du haut de ma monture mon regard se dirige vers l’horizon que recouvre la froide écume. Loup affamé, aigle assoiffé d’azur, je suis un souffle féroce. Ce pays est de glace, mon âme est de feu. Vous me frôlez, assise sur votre cheval avec mâle assurance, témérité, arrogance, l’oeil farouche, le poing agrippé aux rênes, quelques mèches de cheveux flottant dans le vent...
Une odeur musquée se dégage de nos vêtements. Les chevaux pleins de fièvre et de sang sont deux flèches vivantes sur le point de se détendre. Fatal, le coup d’éperon les jettera bientôt dans le blanc infini.
Je caresse l’échine de mon cheval. Il se cabre. Ses muscles tressaillent, mon sang fait battre mes tempes. La tension est au paroxysme, animaux et humains sont fébriles.
Face à nous, la plaine. Glacée, vaste, ensoleillée, flamboyante. Le vent de la steppe caresse âprement nos visages. Il joue avec vos mèches, et quand se resserrent vos lèvres sous la morsure du gel un air sauvage fait briller vos prunelles. Bêtes et hommes sont prêts pour la course.
Votre regard hautain croise une dernière fois mon visage martial. Et dans un ultime défi, le toise avec dureté.
Mon talon frappe les côtes de la bête, vous m'imitez et nous dévalons la plaine dans une clameur de rires rauques !
Les chevaux s’emballent, le bruit étouffé de leurs sabots dans la neige se mêle avec harmonie à leur souffle bref et sonore. La cadence de ce mutuel galop s’accorde parfaitement au rythme de nos coeurs. Nous ne faisons plus qu’un avec les chevaux, enchaînés à leur pas de course.
Nous filons côte à côte dans la neige à une allure magistrale, emportés par nos coursiers qui fendent l’air avec fureur. Indociles, excités, admirables. Le vent bourdonne à mes oreilles et à travers la poussière de givre tourbillonnant autour de nous je distingue les traits de votre visage, tendus sous l’euphorie.
Votre air intrépide, vos cheveux fous, votre main agrippée à la crinière onduleuse du cheval, les rênes trop longues qui tournoient dans l’air et viennent s’enrouler autour de l’autre main comme des bracelets de cuir éphémères, l’écume de l’animal qui s’abat en pluie contre votre face et fait plisser vos yeux, les cristaux de neige qui blanchissent vos cils, le tout baigné dans le bruit sourd de la cavalcade, tout cela donne à ce tableau fugace et fulgurant une grâce suprême, une expression de noblesse profonde, un sentiment de grandeur ineffable. Vertigineux.

Dans l’ivresse de l'élan, dans cette étourdissante chevauchée, tout devient féerique : l’instant se fige, se transformant en une sorte de songe.
Et nous chevauchons dans un espace d’éternité, dans un paysage onirique aux dimensions cosmiques.
Radieux, votre visage se tourne vers moi, transfiguré. Votre cheval devient Pégase, je sens ses ailes blanches qui frôlent ma main... Mon cheval a des ailes également. Je ne sens plus le sol poudreux sous ses sabots. Je lève les yeux vers le ciel et vois les myriades de cristaux de neige qui forment à présent la Voie Lactée : nous sommes en route pour l’infini.
Nous étions cosaques, nous sommes devenus des petits dieux, emportés par nos chevaux.
195 - La littérature chèrement payée
Voici une lettre envoyée au directeur d'une revue littéraire.
Monsieur,

Je vois dans le numéro 53 de "Ecrire aujourd'hui" une publicité pour un stage d'écriture cet été en Bretagne, que vous vantez vous-même dans votre éditorial.
Ce stage est étonnamment onéreux. Finalement non, cela n'est pas étonnant... Mais là n'est pas l'affaire qui me préoccupe. Je pensais que votre publication n'avait aucune ambition commerciale de bas étage, méprisant les méthodes habituelles de manipulation des esprits. Or, en proposant ce genre de stage aux ignorants, aux faibles, aux naïfs ou aux grands narcissiques, il est flagrant que vous tirez profit du filon que représente l'amateurisme dans le domaine de l'écrit.
Bien sûr, vous saurez toujours donner d'excellentes raisons pour proposer un tel voyage en Bretagne et à grands frais aux amoureux maladroits de la plume, mais l'objection la plus élémentaire, la plus radicale qui me vient très naturellement à l'esprit est la suivante :
Est-il vraiment besoin d'aller s'exiler en terres extrêmes, aux antipodes du pays (dans le cas d'un marseillais intéressé par ce «voyage d'étude») et aux confins de la sobriété, de la simplicité, pour se faire enseigner l'art de manier la plume ?
Cela me fait songer à tous ces sportifs du dimanche qui ne pourraient courir, et tout simplement courir, sans leur panoplie vestimentaire de marque achetée dans un magasin prévu à cet effet... Cette mode de l'habillage outrancier des diverses activités privées de l'homme contemporain est parfaitement ridicule.
Ne souhaitez-vous vraiment pas, Monsieur, rendre adulte votre lectorat ? Je ne pense pas que les gens assez riches (ou assez inconscients) pour envisager un tel déplacement à vocation prétendument littéraire soient d'une grande maturité, qualité pourtant essentielle de tout écrivain. Je serais curieux de connaître votre avis sur le sujet.
Je vous remercie pour votre attention, et vous prie d'agréer mes salutations civiles.
196 - Les plumes sans aile
Lettre envoyée à un directeur de revue littéraire.
Monsieur,

J'ai lu avec fièvre les pages glacées de la revue «Ecrire Aujourd'hui» (numéro 58), publiée sous votre autorité. Dans l'éditorial votre confrère Monsieur Berthelot -qui n'a pas daigné me répondre- exhorte les plumes de mauvaises volontés à poursuivre leur vol d'essai vaille que vaille, en leur assurant son éminent soutient (dûment tarifé, il ne le précise pas mais cela va de soi). Je constate que vous vous faites le chantre des innombrables producteurs de brouillons qui pullulent actuellement dans cette société où l'amateurisme est devenu un passe-temps en voie de développement, un filon prometteur pour les marchands d'illusions avides de vendre divers conseils, guides, méthodes... Bref, du vent cédé au prix fort.
Aujourd'hui c'est la mode de l'écriture, de la littérature même, qui est à l'honneur chez les profanes assoiffés de prestige calibré et de reconnaissance télévisuelle (la télévision : ce fameux pinacle de la «réussite littéraire», le temple de la vanité moderne !). On fait croire à ces amateurs que le talent littéraire chez les gens de leur espèce est un fait acquis, et que le seul problème pour eux n'est que de revendiquer le droit d'être publié. On mène avec ardeur le noble combat pour la démocratisation de la gent porte-plume, comme si n'importe qui pouvait devenir Hugo.

Vous êtes-vous seulement déjà demandé ce qui se produirait pour la littérature, l'édition, les lectorats, si chaque amateur de l'écrit se faisait éditer ? Cette littérature se vendrait au kilo, et nous croulerions sous une «pensée universelle» de rigueur, et à ce point accessible, à ce point représentative de l'état des choses et si «digne d'intérêt» qu'elle pénétrerait sans complexe jusque dans les sphères les plus crétines de la société. Par exemple dans les asiles d'aliénés.
Mais venons-en au réel objet de cette lettre, ce qui précède n'étant qu'une introduction. J'ai lu sous la rubrique « Beauté du texte » du numéro 58 de votre revue un "poème de choix" (l'auteur est Frédéric Besnard), ainsi qu'un autre de Jean-Noël Gueno page 15 (Même tu l'amour vit-il dans l'eau. etc.), tout aussi surprenant.

Je sais bien que l'hermétisme donne du prestige à la poésie, surtout lorsque l'auteur est dénué de talent poétique... Quand un lecteur comme moi fait remarquer avec beaucoup de bon sens qu'un texte est incompréhensible, il s'entend rétorquer que la poésie est un exercice d'initiés, qu'il ne s'y connaît guère en la matière, que la critique est aisé, etc. Et c'est ainsi que le charabia est encensé dans les pages d' «Ecrire Aujourd'hui», au nom de la promotion d'un genre en déclin. Je pense que si on n'avait pas donné la parole à ces piètres amateurs, la situation de la poésie n'en serait pas là aujourd'hui, et on s'occuperait à relire sans se lasser Baudelaire plutôt que de se perdre en conjecture sur la poésie actuelle. Il faut oser désacraliser les faux dieux et dénoncer l'imposture littéraire contemporaine si on veut défendre la littérature de qualité. Mais est-ce vraiment la vocation de votre revue ?
Je me permets de vous poser la question. Celle-ci mérite que vous y répondiez en toute bonne foi, intelligence et rigueur.
Je vous remercie pour votre attention et vous prie de bien vouloir me pardonner si la vigueur de mes propos vous a ému. Je ne cherche pas tant à railler la littérature actuelle qu'à la rétablir dans sa splendeur perdue.
197 - Le souffle du vent
La revue littéraire "Ecrire Aujourd'hui" n'est pas d'accord avec mes critiques sur la littérature. A la réponse molle et consensuelle de la revue (que je ne recopie pas ici car dénuée intérêt), voici ce que je rétorque :
Marie Doal,
J'ai bien reçu votre courrier et vous remercie de votre attention. Il est vrai que vous me répondez avec coeur, intelligence, habileté, mais également avec beaucoup de partialité. Vous semblez vouloir défendre avant tout une cause qui n'a plus rien à voir avec l'art poétique véritable : la prospérité de votre clocher (qu'elle soit simplement pécuniaire ou plus immatérielle). Ce qui vous intéresse plutôt ici c'est le succès de votre revue, et non pas surtout la gloire du beau verbe. Sur le plan humain je le comprends fort bien. Je ne saurais toutefois souscrire à ce que vous dites sur le plan strictement intellectuel.
En effet, je persiste à penser (avec toute l'honnêteté d'esprit dont je suis capable), que de nos jours l'hermétisme en poésie est la plus flatteuse et la plus facile parure des plumes communes, voire médiocres. Quand on se trouve trop lourd pour décoller, on singe le premier bel oiseau venu et on se prend aussitôt pour un certain albatros. A défaut de planer dans les airs on ne parvient qu'à faire comme le perroquet sur son perchoir : comme lui on en est réduit à répéter de manière grotesque, clownesque, ridicule ce que disent les maîtres.
Aujourd'hui lorsque le poète n'a rien à dire, il le dit sous le masque prestigieux et bien opaque du "sonorisme" (pour prendre un de vos exemples dans votre lettre), et nul n'omet d'applaudir, parce que celui qui n'applaudit pas est aussitôt taxé d'ignare, d'insensible, de provincial. Qui d'ailleurs oserait critiquer des textes si avant-gardistes au risque de passer pour un inculte ? Vous me parlez de la richesse de la poésie contemporaine, «vivante, variée, polymorphe, engagée». Soit. Cela est-il pour autant synonyme de valeur ? La richesse, la variété, l'originalité, la nouveauté ne sont pas nécessairement des gages de qualité et ne sauraient par conséquent être des arguments de choix.
A force de vouloir faire la promotion des excès poétiques en tous genres, il n'y a plus personne pour oser défendre le bon goût, la mesure, la simplicité, l'économie de vocabulaire. Je sais, cette poésie est trop sûre pour être à la mode. De nos jours il faut être audacieux, il faut inventer, comme si les amateurs de l'écriture étaient aptes à une créativité littéraire digne de ce nom. Tenir une plume ne signifie pas pour autant avoir des ailes. On peut être couvert d'effets et ne jamais quitter le sol, à la manière du paon. Faire la roue n'est pas avancer. Il ne faudrait pas confondre l'habit avec le moine. L'avant-gardisme poétique n'est plus qu'une forme insidieuse d'immobilisme pur et simple : les poètes qui s'en réclament pataugent dans les éclatantes incertitudes du genre en habits d'apparat ! N'ont-ils pas tendance, en effet, à confondre le verbe subversif, étonnant, novateur avec le simple vers qui fait mouche ?
Non, la poésie aujourd'hui n'est pas vivante comme vous l'affirmez : elle est expirante, dégénérée, malade, difforme. Elle se cherche des marques nouvelles, et semble ne pas en trouver. Elle ne rayonne pas comme vous le dites et voudriez me le faire croire. Si elle rayonne, c'est plutôt à la manière de ces étoiles mourantes appelées je crois «naines blanches» ou «naines rouges» : elle s'enfle, prend de l'ampleur tout en se diluant dans son inconsistance, devient de moins en moins dense avant d'exploser, de s'anéantir. Elle s'agite en tous sens et c'est vain, parce qu'elle a perdu ses véritables racines. Le fait est que tout le monde se targue de faire de la poésie aujourd'hui.
Raillerait-on la poésie officielle, classique, académique, formelle, celle qui a fait ses preuves ? Je constate que les valeurs sûres du genre ne font plus recette chez les apprentis lettrés.
Il me semble que l'art véritable échappera toujours à ceux qui au nom de la créativité se targuent d'être en avance sur leur temps. S'ils tentent de dépasser les règles formelles du genre, cela peut paraître courageux de leur part mais ça n'est pas nécessairement rendre service à l'art. Prendre des risques n'est pas un gage de réussite systématique. Au moins moi je suis sûr de ne pas me tromper en faisant le choix du passé. Et que celui qui ose se mesurer à Hugo au nom de l'avant-gardisme, défiant mes sages et prudentes paroles pleines de bon sens, m'égratigne le premier avec l'or prétendu de sa plume.
198 - Une étoile vagabonde
Je n’ai pas osé vous adresser la parole tout à l’heure dans le train, je le fais ici même si je sais que ces mots ne vous parviendront jamais. Le Ciel les recevra peut-être pour vous, emportés par le vent. Ou par le silence.
Je vous ai vu arriver avec vos trois ivrognes de compagnons, prenant place tous quatre sur les seuls sièges encore libres, juste à côté de moi. Une femme, vieille bourgeoise effarouchée, a changé de wagon. Au début moi aussi je craignais un peu la proximité de cette troupe de va-nu-pieds que vous étiez. Vous fumiez tous quatre dans ce compartiment non-fumeur, vos deux chiens galeux étaient sous les sièges mais surtout, surtout vos allures bohèmes m’effrayaient.
On n’entendait plus que vous quatre dans le wagon. Ce dernier vous emmenait à Laval. Là-bas ou ailleurs... Quelle importance pour vous, me semblait-il ? Très vite je vous trouvais amusants, folkloriques en dépit de la peine que me faisaient deux d’entre vous, ravagés par l’alcool.
Je devinais sans peine qu’aucun de vous quatre n’avait de billet. Tout le monde dans le wagon le devinait. Vous n’aviez pas des têtes à voyager avec des titres de transport. Vous étiez quatre espèces de SDF, quatre squatters de belle humeur, quatre enfants de Bohème.
Bruyants et joyeux.
Cette bande pittoresque attirait tous les regards. Les yeux du compartiment entier étaient braqués sur les trois hommes et la jeune fille. Et c’était la jeune fille que j’avais en face de moi. Cette passagère, c’était vous.
Nous avons croisé nos regards. Vous étiez belle avec votre visage un peu garçon. Vos traits étaient durs, ambigus, et votre regard était à la fois rude et doux. J’aurais voulu engager la conversation avec vous, mais un rien de bienséance m’interdisait de vous adresser la parole. C’est ridicule, mais j’ai de l’éducation.
J’étais attentif aux propos d’ivrognes que vous échangiez avec vos trois compagnons, tant votre langage était cru : quand vous parliez, c'était une rose qui crachait du fumier. Un vrai charretier en robe blanche. Une canaille avec un visage d’ange. Mais quand vous ne parliez pas, c’était l’enchantement. Avec vos yeux pleins de braise et de rocailles, vos allures d’oiseau sauvage, votre charme d’androgyne, je vous imaginais princesse au royaume des garçons manqués.
Le contraste était grand entre vos manières grossières, votre parler infâme, les trois pauvres diables qui vous accompagnaient et la délicatesse de votre visage, l’angélisme de vos traits, la lumière de votre regard. Vos ailes blanches mêlées de vase avaient des grâces vénéneuses : la vaurienne qui me faisait face était troublante.
Avez-vous lu ce trouble dans mon regard ? Le plonger dans vos yeux était un étrange supplice, et j’étais à la fois effrayé et ravi de le faire. Ces braises permanentes dans vos prunelles devenaient mon plus cher enfer.
Le diable était irrésistible.
Vous étiez belle comme le vent, la brume et la pierre : la douceur de votre visage se mêlant à cet air si dur vous donnait un charme naturel et sauvage. Et vous étiez belle également comme la tempête, la grêle et les cailloux. Belle, ainsi qu’une Vénus fine taillée dans un roc grossier.
Vous donniez du « monsieur » pour me demander si la fumée de votre cigarette ne me dérangeait pas. Sans surprise, je vous ai répondu que non. Alors que si... Et puis je vous ai souri, policé. Le train s’est arrêté avant Laval, je suis descendu.
Je n’oublierai jamais ce cygne sauvage croisé dans le train, accompagné de ces trois lascars au vol ras. Adieu, oiseaux de malheur. Adieu, la passagère.
199 - Un oisif mélancolique
Je m'étais égaré loin des grandes artères de la ville dans une de ces innombrables rues secrètes que le touriste ne visite jamais. Réceptif à l'atmosphère vieillotte de ces quartiers retirés, attentif aux moindres détails pittoresques, sensible au parfum périmé émanant des murs, tout me semblait hors du temps, figé, provincial, avec un je-ne-sais-quoi de bourgeois et de désuet.
 
Je longeais ces sages propriétés en jetant de temps à autre un oeil à la dérobée sur les jardins. Certains étaient minuscules, dérisoires, stricts et sans goût, d'autres plus vastes, plus botaniques, recherchés. Tous étaient entretenus avec un soin typiquement citadin. Ils me paraissaient pleins de charme et de tristesse : charme suranné si particulier dégagé par les photos jaunies datant de un siècle, tristesse banale de la banlieue...
 
Dans cette rue anonyme tout n'était que torpeur, mélancolie, portes closes et cheminées éteintes. Ce monde ceint par ses propres toits était silencieux et morne comme un dimanche.
 
Je devinais les destins sans histoire, humbles, ordinaires, indolents qui s'écoulaient, s'évaporaient derrière les fenêtres sans style. En passant devant des fenêtres plus cossues j'imaginais d'autres existences, moins ternes, plus remarquables, pleines d'aventures, chargées de mystères. Je me représentais les êtres jouissant de leur maison, de leur jardin aux heures privilégiées de la vie. J'entendais sans peine le bruit des choses familières qui se passaient dans ces demeures. Je me figurais les faits insignifiants qui devaient ponctuer les jours anodins de cette rue sans nom.
 
Et je cheminais.
 
Je voulais prolonger ce délicieux malaise qui m'avait envahi à la proximité de tant de banalité cachée. C'était ordinaire et inattendu, simple et touchant, commun et secret, sans surprise et cependant surprenant. J'errais, plein d'une langueur vague et pénétrante, légère et démesurée, sourde et identifiée, douloureuse et délectable. Et je me perdais sans compter dans cet état singulier, le pas oisif, le regard rêveur.
 
C'était vain et beau, inutile et délicieux, stérile et troublant.

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